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Retrouver le sens du monde

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25.03.2026

« Nous dénonçons la tenue d’une conférence organisée par le [comité du] Parti québécois de l’Université Laval et demandons son annulation ! Les trois panélistes, Alex Boissonneault, Benjamin Tremblay et Étienne-Alexandre Beauregard, ont un discours traditionaliste, discriminatoire, voire haineux, que nous n’acceptons pas sur nos campus. » Voilà les termes dans lesquels un groupuscule militant appelé Féministes en mouvement de l’Université Laval (FEMUL) dénonçait récemment, sur Facebook, une table ronde devant avoir lieu le 26 mars, donc ce jour même. Elle réclamait alors son annulation.

Outre sa formulation plutôt humoristique pour toute personne étrangère à cette militance de campus (qu’est-ce qu’un discours « traditionaliste » et en quoi mérite-t-il d’être interdit ?), ce qui me frappe dans cette demande, c’est son autoritarisme puéril (« nous n’acceptons pas ») et son impudence. Facebook et les réseaux sociaux sont devenus les chaires virtuelles d’où un nouveau clergé, qui se croit investi du privilège divin de détenir seul la vérité, lance ses anathèmes et ses condamnations sans appel. Ces invectives sacerdotales ne devraient pas avoir plus d’effets que les annonces répétées, tous les matins sur Truth Social, de la défaite définitive et absolue du régime iranien !

Ce qui est tout de même un peu inquiétant, ou plutôt attristant, c’est le fait que ce groupuscule et sa demande d’annulation aient reçu le soutien du Regroupement des étudiantes et étudiants en sociologie de l’Université Laval (RESUL), de l’Association des étudiant.e.s en sciences sociales de l’Université Laval (AESS-UL) et de l’Association des étudiantes et étudiants en anthropologie de l’Université Laval (AEEA-UL), ainsi d’ailleurs que celui de la porte-parole de Québec solidaire dans Montmorency, Annie-Pierre Bélanger, qui invitait à organiser « une action directe » afin de venir « “trasher” la conférence avec une gang de militants ».

Il me semble que, quand on étudie la sociologie, l’anthropologie ou les sciences sociales en général, on apprend à se distancier de ses propres manières de voir ; on y découvre que le monde, la société et les autres existent, en dehors de nous, et qu’ils ne se dissolvent pas dans une théorie, aussi révolutionnaire et progressiste soit-elle, découverte dans un bouquin ou élaborée à trois ou quatre autour d’une table dans un café étudiant. La quête de l’objectivité devrait, en principe, susciter plus de scepticisme face à la complexité du monde que d’enthousiasme monomaniaque.

Partant de là, tout anathème qui considère comme hérétique le moindre désaccord relève de la pensée religieuse, et donc de la croyance, et non de la réflexion, et encore moins, bien évidemment, de la science. Le censeur, c’est tout le contraire d’un scientifique, d’un anthropologue ou d’un sociologue, c’est celui qui croit être le seul à détenir la vérité, au point que toute pensée divergente lui apparaît comme un crime de lèse-majesté qui mérite pour cette raison d’être interdite, voire punie.

Bien sûr, soigneusement formés à la rhétorique d’aujourd’hui, ces sociologues en herbe préciseront qu’ils sont « conscients qu’un appel à l’annulation est une démarche imparfaite », ajoutant que leur « intention n’est pas d’imposer un silence, mais de forcer une conversation nécessaire sur la place publique et d’obliger les instances universitaires à se positionner face à la montée des idées de droite menant au recul des droits fondamentaux pour les femmes, les personnes trans ainsi que pour les personnes immigrantes et racisées ».

Leur démarche n’est pas « imparfaite », elle est profondément antidémocratique.

Ajouter ensuite qu’ils ne souhaitent que « forcer une conversation nécessaire » est d’une hypocrisie sans nom de la part de ceux qui désirent annuler une conférence. On comprend que, dans leur rhétorique militante, « conversation » signifie monologue univoque et partisan. C’est une spécialité des idéologues que de changer le sens des mots, jusqu’à leur faire dire parfois l’inverse de ce qu’ils signifient.

Un simple discours peut alors devenir « discriminatoire », c’est-à-dire opérer une discrimination (on se demande bien comment). Ou être qualifié de « haineux », afin d’indiquer qu’il mériterait d’être légalement interdit, même s’il demeure extrêmement éloigné de ce que la loi, la jurisprudence et les tribunaux considèrent comme tel. Hypocrisie encore, et jeu sur les mots, quand ces étudiants affirment ne pas vouloir « imposer un silence », alors même qu’ils somment leur université de « se positionner face à la montée des idées de droite menant au recul des droits fondamentaux ».

Comment ? En obéissant à leur diktat, bien sûr, autrement dit en interdisant la tenue de cet événement dont ils exigent l’annulation.

Quant à Annie-Pierre Bélanger, j’aimerais, pour finir, lui poser la question suivante : que fera-t-elle lorsqu’« une gang » de militants d’extrême droite viendra, dans le cadre d’« une action directe », « trasher », pour reprendre son terme, une activité publique de Québec solidaire qu’elle aura organisée ? J’espère, en tout cas, qu’elle éprouvera alors quelques scrupules à en appeler à l’opinion publique ou au respect des normes démocratiques.

Dans une telle éventualité, peut-être qu’elle et tous les membres de ces divers groupuscules et associations étudiantes comprendraient que la défense de ces normes communes, y compris celle de la liberté d’expression, c’est ce qui devrait nous unir. En découvrant qu’elles nous protègent tous, sans doute retrouveraient-ils un peu le sens du monde.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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