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Je te laisserai des mots

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02.03.2026

Pourquoi écrire ? Je sais bien, la question n’est pas originale, un peu comme la plupart des questions existentielles, d’ailleurs, de celles qui nous amènent à revisiter le sens profond des choses qui nous meuvent. On vit notre existence en nous croyant ni plus ni moins uniques, parfois même un peu au-dessus de ces questions qui dessinent le pourtour de notre condition humaine et, soudainement, un matin, en marchant avec le chien, ou alors de manière plus dramatique, en cueillant nos premiers morts, nos ruptures et tous nos deuils, on vit, de l’intérieur, avec une précision qui découpera le réel d’une nouvelle manière, l’existence des limites. On trébuche alors sur tout un tas de pierres qui avaient toujours été là pourtant, mais sans qu’on s’y attarde, parce qu’il y avait d’autres chemins, parce qu’il y avait des défenses qui nous empêchaient de les voir, parce qu’il devait bien y avoir, oui, d’autres façons d’éviter de nous affaler ainsi au beau milieu de notre existence.

Puis, il vient, ou plutôt au pluriel, ils viennent, ces instants précis où il ne sera plus possible de ne pas nous coucher un peu en nous, pour nous laisser questionner par le sens de notre vie. Ce « pourquoi écrire » vient ainsi à moi comme il vient un jour ou l’autre, à toute personne qui gagne sa vie (ou du moins qui essaie de la gagner) avec son art. On pourrait probablement étendre cette question à toute personne qui crée. Elle doit bien, oui, saisir quiconque consacrant le plus clair de son temps à moudre le monde au travers de son broyeur symbolique pour ensuite retourner à ce même monde, quelque chose qui aurait pris, dans le processus, des couleurs, des mots, des mouvements qui tentent de dire ce que c’est que de vivre.

Et quand on voit combien ce geste, pourtant à la base de ce qui nous fait humains, est constamment dévalorisé lorsqu’il est comparé au reste des « choses sérieuses » qui, parfois, relèvent elles-mêmes bien plus d’une forme de spéculation abstraite, on comprend que ces questions puissent devenir encore plus précipitées pour les artistes. Que ce soit par les compressions récemment annoncées dans les programmes qui amènent la culture dans les écoles, ou par toutes ces autres, qui, constamment, réduisent les budgets consacrés au financement des arts et de la culture à peau de chagrin, il y a bien, oui, mille et une raisons de nous demander comment un peuple pense faire tenir ensemble tout un tas de gens, quand il ne soutient pas mieux ceux dont la vie se consacre à traduire des éprouvés en signes et en symboles qui ont précisément ce pouvoir : celui de nous unir les uns les autres.

L’ami Félix Morin, dans la dernière édition de notre « abécédaire-du-care » qu’on tient chaque mois, disait sur le mot « bibliothèque » : « la bibliothèque est presque devenue un contre-lieu, de nos jours, un peu comme une hétérotopie foucaldienne, un lieu en marge, souvent dévalorisé par le pouvoir, où se passeraient des choses qui ne sont plus contenues dans l’espace public ».

En y réfléchissant bien, on ne pouvait qu’être d’accord avec lui, envisageant notamment l’idée du silence, exigé dans les bibliothèques, celui qui dit qu’il s’agit d’abord d’écouter l’autre, par ce qu’il a écrit, avant que de réagir, avec du bruit. Alors, il s’agirait peut-être, pour nous qui voulons résister, de trouver la juste dose, l’équilibre subtil entre le silence et le bruit que nous émettons.

Et c’est parfois là que s’inscrit en moi la question du « pourquoi écrire », comme si je trouvais le monde déjà assez bruyant ainsi, sans qu’il ait besoin d’une voix de plus.

Et comme chaque fois que je me trouve désabusée, c’est le cinéma qui me cueille, comme une enfant abandonnée, devenant refuge pour mon désespoir devant une humanité qui se délie, qui s’effiloche sur les rebords de ses répétitions. Oui, le cinéma m’a gardée heureuse, dans les salles, mais aussi dans ses cérémonies où on la retrouve, cette humanité, pleine, dense, assumée, portée haut par des êtres qui refusent de céder au monde, ce qui les garde humains.

Jim Carrey, qui sait dire merci en français et Golshifteh Farahani, qui prononce chacun de ses mots, cruellement prophétiques : « Mais tout mon cœur est dans un pays dont les étoiles ont été réduites en poussière en sang ou forcées au silence », cette semaine, à travers la bruyance enragée des réseaux sociaux, me gardaient au chaud, là où je refusais de céder à l’indifférence, au-delà de mon impuissance.

Puis, avec l’ami Étienne Beaulieu, dans les sentiers de cette forêt qu’il a magnifiée, au cœur de notre ville, on a parlé du « pourquoi écrire » qui l’avait saisi. Il avait dit, alors : « Je n’ai plus écrit une seule ligne depuis un an. Oui, oui, le contexte politique et toute l’incertitude, d’accord, mais les poilus écrivaient dans les tranchées. Dans mon cas, c’est autre chose que j’identifie mal encore et que je vais devoir essayer de comprendre dans cette petite traversée du désert. Ça doit bien arriver, j’imagine, quand on n’écrit pas seulement pour tourner la moulinette des presses sans réfléchir. »

On avait été plusieurs à se reconnaître alors, dans ce mouvement, celui de la vague qui deviendrait lasse de se briser sur les remparts d’une indifférence à la fois sociale et politique. Mais hier, dans les sentiers de Beckett, je l’entendais me dire que la source avait finalement montré quelques signes de vie et qu’elle avait peut-être juste demandé qu’on creuse un peu plus loin, qu’on dégage le chemin jusqu’à elle.

Et alors, j’ai éprouvé de cette joie qui fend le cœur de son immensité, devant la magique exigence à laquelle chaque artiste est soumis (parce que, oui, les essayistes sont aussi des artistes), soit celle de se tenir au plus près de l’authentique en lui-même, sans quoi il deviendra aussi factice que le monde contre lequel il inscrit son geste.

Hier, dans le bois Beckett, les arbres, la neige, le soleil de février qui allait mourir à son mois le soir même et l’ami qui me disait quelque chose comme « oh non, on n’est pas morts encore » m’ont suffi à relancer mon propre élan. Plus tard, j’ai attrapé ces mots de Sylvain Tesson dans cet entretien avec Augustin Trapenard : « Je trouve que la seule chose à laquelle devrait se destiner l’homme, c’est à capter la beauté des paysages et du monde et à la rendre par la musique, par la peinture ou la littérature. »

Et pleinement encore revenait en moi le désir de contribuer, humblement, aux essaims de poussières, que forment nos pensées jetées dans un monde qui se délite parfois sous nos yeux impuissants, ou alors qui se hurle dessus à la moindre contrariété.

À nous, alors, de trouver la juste dose du silence et du bruit que nous créerons, de mesurer profondément les mots que nous laisserons aux suivants, dans la grande bibliothèque qui parlera de notre époque à ceux qui nous suivront.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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