L’heure juste
Le co-porte-parole de Québec solidaire, Sol Zanetti, s’est indigné d’entendre Paul St-Pierre Plamondon dire qu’un Québec indépendant n’embaucherait pas tous les fonctionnaires québécois qui travaillent actuellement dans les ministères fédéraux.
« C’est terrible comme choix politique, et c’est terriblement mauvais pour l’appui à l’indépendance », a déclaré M. Zanetti. Selon lui, il s’agit d’une « rupture totale avec les consensus historiques du mouvement souverainiste ».
En réalité, la garantie d’emploi donnée aux fonctionnaires fédéraux était loin d’être consensuelle en 1995. À plusieurs reprises, deux des membres du triumvirat qui dirigeait le camp du Oui, Lucien Bouchard et Mario Dumont, avaient vainement tenté d’en dissuader le troisième, Jacques Parizeau, qui ne voulait pas en démordre.
Lors d’une intervention devant les États généraux de la souveraineté, en mai 2012, M. Parizeau avait reconnu son erreur. « Politiquement, ça ne nous a pas donné une voix dans l’Outaouais. Et ça nous en a fait perdre pas mal à Québec, où les gens se sont dit : “On risque de perdre notre job !” C’était donc un mauvais choix politique. C’était aller trop vite en affaires. On n’a pas suffisamment réfléchi. »
Qui plus est, promettre de rapatrier tous les fonctionnaires fédéraux entrait en flagrante contradiction avec l’argument selon lequel l’élimination des chevauchements des deux ordres de gouvernement générerait des économies substantielles, comme le soutient encore le Parti québécois (PQ).
M. Zanetti estime avec raison qu’un Québec indépendant pourrait bénéficier de leur expérience, mais pas nécessairement de celle de tous. De nouveaux ministères devraient sans doute être créés, tandis que d’autres verraient leur personnel augmenter, mais on n’aurait certainement pas besoin de tous les employés de Revenu Canada, de Patrimoine Canada ou encore de Santé Canada.
Le chef du PQ a promis que les postes appelés à disparaître seraient clairement répertoriés, invitant ceux qui perdraient le leur à prendre en compte l’intérêt général du Québec. Sacrifier son emploi sur l’autel de la patrie exige toutefois une abnégation qui n’est pas donnée à tous.
« Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras », dit le proverbe. En 1995, la promesse d’un nouvel emploi n’a pas convaincu les fonctionnaires fédéraux et a fait craindre le pire à leurs homologues provinciaux. On ne connaîtra jamais le nombre de voix que cela a coûté au Oui, mais il serait absurde de chercher à le vérifier en refaisant l’expérience.
Le chef parlementaire du Parti libéral du Québec, André Fortin, n’a pas manqué de déplorer le triste sort qui attend les employés fédéraux advenant l’indépendance. D’ici au référendum, une simple victoire du PQ aux élections d’octobre prochain ferait planer « un immense nuage sur l’économie de l’Outaouais ».
Les fédéralistes reprochant continuellement au PQ de présenter une vision rose d’un Québec souverain, ils devraient pourtant se réjouir qu’il donne l’heure juste. Ou peut-être craignent-ils que cette franchise soit de nature à rassurer les Québécois. Il est impossible d’éliminer toutes les inconnues du projet indépendantiste ; raison de plus pour démontrer la plus grande transparence en ce qui concerne ce que le Québec pourrait contrôler.
L’indépendance serait certainement l’occasion d’une restructuration majeure de l’appareil administratif, mais certains principes ne devraient pas être remis en question. Une des étapes importantes de la Révolution tranquille a été franchie au milieu des années 1960, quand le gouvernement de Jean Lesage, selon lequel la reine n’avait pas à négocier avec ses sujets, s’est résigné à la syndicalisation de la fonction publique et à l’octroi de la sécurité d’emploi.
Il faut avoir la mémoire courte pour proposer, comme l’a fait Bernard Drainville, d’abolir la « permanence à vie » des employés de l’État. Même s’il nous a habitués aux revirements, il est un peu étonnant que le député de Lévis, qui, à l’époque où il était ministre dans le gouvernement Marois, avait fait adopter une loi visant à assainir le financement des partis politiques, veuille maintenant rouvrir la porte à l’ingérence qui prévalait dans la fonction publique à l’époque de Duplessis et de Taschereau.
Les fonctionnaires ont parfois le dos large, mais il y a assurément, au sein de l’appareil gouvernemental, des problèmes d’efficacité et de responsabilisation auxquels il faut s’attaquer. Entre deux maux, il faut cependant savoir choisir le moindre, et l’arbitraire, qui s’accompagne volontiers de corruption, est sans doute le pire.
Le président du Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec, Guillaume Bouvrette, a demandé ce qui arriverait, sous un gouvernement Drainville, à un employé du ministère des Transports qui effectuerait des études dont la conclusion serait défavorable au troisième lien. Des employés du ministère de l’Environnement auraient-ils osé dénoncer les passe-droits dont a bénéficié Northvolt s’ils n’avaient pas joui de la sécurité d’emploi ?
Lors du débat qui a opposé Bernard Drainville à Christine Fréchette, samedi dernier, il a été assez savoureux d’entendre le candidat laisser échapper un lapsus qui lui a fait dire qu’il fallait réduire la démocratie, plutôt que la bureaucratie. Peut-être a-t-il simplement donné l’heure juste, bien malgré lui.
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