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Un chien de garde édenté

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09.03.2026

Aucun gouvernement n’a porté le directeur parlementaire du budget (DPB) dans son cœur. Les critiques émanant de ce bureau, qui décortique et remet en cause les dépenses et les projections budgétaires du fédéral, les irritent tous, sans distinction. Le premier ministre Mark Carney n’a toutefois pas à être exceptionnellement dispensé de cette vigilance du fait qu’il soit lui-même économiste et ancien banquier. Et ce, même ne serait-ce que l’espace de quelques semaines, suffisantes à elles seules pour miner l’ascendant de cet agent du Parlement.

Que le poste de DPB ait été laissé vacant d’ici l’entrée en fonction de sa nouvelle titulaire proposée, Annette Ryan — une première depuis la création de ce bureau, il y a 20 ans —, peut paraître accessoire en plein chaos mondial et bilatéral avec les États-Unis. Or, une telle veille budgétaire, en temps d’incertitude économique et de restructuration en conséquence, demeure d’autant plus nécessaire. S’y soustraire, même momentanément, traduit l’importance relative que lui accorde Mark Carney, au risque d’inspirer pareille irrévérence à ceux qui suivront.

Les rapports de DPB successifs ont révélé les coûts de la guerre en Afghanistan, les ratés exorbitants du système de paie Phénix, la pérennité (ou non) de programmes et de prestations ou encore la facture des avions de chasse F-35 — éternelle saga des 16 dernières années.

En raison de son mandat d’effectuer des analyses financières, notamment à la demande des partis d’opposition, cet agent indépendant du Parlement se penche inévitablement sur des questions litigieuses. Ce qui l’a mené, le plus souvent, à des constats ayant fait dérailler les prétentions des gouvernements conservateur de Stephen Harper, qui a créé le bureau du DPB, et libéraux subséquents.

Certains titulaires du poste se sont permis des critiques plus cinglantes, comme le dernier en titre, Jason Jacques, qui a qualifié la trajectoire budgétaire du gouvernement libéral d’« insoutenable ». Certains ministres fédéraux n’ont pas non plus mâché leurs mots, le conservateur Jim Flaherty ayant accusé le tout premier, Kevin Page, d’être « non fiable et non crédible ».

Peu étonnant, donc, que les gouvernements se soient chaque fois traîné les pieds avant de pourvoir le poste de DPB. Aucun, cependant, ne l’avait jusqu’ici laissé inoccupé.

Non seulement Mark Carney a-t-il échoué à nommer un nouveau directeur parlementaire du budget permanent à la suite du départ annoncé d’Yves Giroux en septembre, mais idem avant celui de Jason Jacques le 2 mars, de qui il a pourtant vu venir la fin du mandat intérimaire de six mois, qu’il lui avait lui-même confié. Résultat : d’ici la confirmation parlementaire de la nomination d’Annette Ryan — sur laquelle le chef conservateur Pierre Poilievre a émis des réserves —, puis son arrivée en poste, aucune nouvelle analyse n’est entreprise et aucun rapport n’est publié.

Difficile de ne pas y voir une indolence volontaire de Mark Carney. Ou serait-ce la suffisance d’un premier ministre s’estimant au-dessus de toute critique économique ?

Toujours est-il que le moment fut plutôt mal choisi. Un rapport de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) vient justement de saluer le DPB canadien en le qualifiant de « chef de file parmi ses pairs dans l’indice de promotion budgétaire de l’OCDE ». De quoi inciter le gouvernement du Québec à enfin emboîter le pas d’Ottawa.

L’OCDE souligne, qui plus est, qu’en raison de « l’évolution du contexte budgétaire du Canada […] des analyses indépendantes et opportunes seront essentielles ». À l’incertitude géopolitique s’ajoute l’examen mené par le gouvernement Carney pour retrancher 60 milliards de dollars sur cinq ans. Une restructuration dont le budget principal des dépenses vient de donner un premier aperçu : une hausse de l’enveloppe de la Défense de 42 %, une réduction de celle de l’Environnement de 45 %. « Dans un tel contexte, il faut quelqu’un qui examine le tout attentivement », lance avec inquiétude Geneviève Tellier, professeure de politiques budgétaires à l’Université d’Ottawa.

Le rapport de l’OCDE prévient en outre que des « retards persistants » de nominations permanentes et « le recours à l’intérim […] posent des risques pour l’indépendance et la stabilité » du DPB.

Et pour cause. Si la tout aussi boiteuse transition de commissaire aux langues officielles sert d’indice (deux mois sont en voie de s’écouler entre le départ de Raymond Théberge et l’entrée en fonction de Kelly Burke), l’arrivée officielle de la future DPB n’est pas pour demain… Autant de semaines au cours desquelles le bureau demeurera dans les faits muselé. Et que dire des sept vacances au Sénat, qui ne sont pas davantage sur le point d’être comblées.

Mark Carney préfère brasser des affaires et parcourir la planète au quotidien monotone des travaux parlementaires et de la gouvernance intérieure. Ce qui ne le soustrait pas pour autant aux freins et contrepoids auxquels se sont soumis et qu’ont respectés, tout autant à contrecœur, ses prédécesseurs. Qu’importe que cela lui plaise ou non.

Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.


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