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Souris citoyennes contre mastodontes du Web

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27.03.2026

Les verdicts sont historiques. Google et Meta viennent d’être déclarés, par deux tribunaux américains, responsables des torts causés par leurs plateformes, sciemment addictives. Deux blâmes insufflant un brin d’espoir que ces géants des réseaux sociaux ainsi que leurs confrères consentent à réformer enfin leurs algorithmes toxiques.

On ne doit toutefois pas cette avancée décisive à l’indolence législative de Washington ou d’Ottawa, mais à l’inébranlable courage de simples citoyens prêts à se battre, même à armes diamétralement inégales, contre ces titans américains du Web.

Kaley G.M., une Californienne de 20 ans, vient à elle seule de parvenir à faire accuser Google et Meta, propriétaires de YouTube et d’Instagram, d’avoir « fabriqué la dépendance dans des cerveaux d’enfants ». Branchée à ces plateformes dès l’âge de 6 et 9 ans, elle leur reprochait, comme tant d’autres qui en ont souffert également, d’avoir alimenté chez elle anxiété, trouble de l’image de soi, dépression et idées noires.

De tels procès civils, intentés à gros frais et sur de longues années par des accros des réseaux sociaux meurtris ou leurs familles endeuillées, se comptent par centaines aux États-Unis. Plus près de nous, les parents d’une survivante de 12 ans grièvement blessée lors de la tuerie de Tumbler Ridge, en Colombie-Britannique, poursuivent le propriétaire de ChatGPT, accusant OpenAI d’avoir créé un robot conversationnel ayant contribué à l’éclosion de la tragédie. En Ontario, 14 commissions scolaires reprochent à Meta, TikTok et Snapchat d’avoir créé des plateformes qui ont « reprogrammé » les cerveaux d’enfants au point de perturber leur apprentissage. Une quarantaine d’États américains mènent une action semblable. Le Nouveau-Mexique vient pour sa part de faire déclarer Meta coupable de ne pas avoir protégé ses utilisateurs mineurs contre des prédateurs sexuels sur Facebook et Instagram.

Les gouvernements fédéraux, eux ? Le président américain, Donald Trump, laisse le champ libre à ses tech bros, pendant que le gouvernement de Mark Carney, à Ottawa, prolonge son inexplicable inertie.

À Santa Fe comme en Californie, ces victoires juridiques condamnent non pas le contenu des plateformes, protégé par la loi américaine, mais la conception même des réseaux sociaux, leurs algorithmes addictifs et le défilement vidéo automatique compulsif hypnotisant délibérément le plus longtemps possible les utilisateurs sur leurs écrans. Et ce, documents à l’appui, démontrant que les profits — et la « dépendance » — ont maintes fois été privilégiés au détriment du bien-être des jeunes internautes.

Les géants du Web ont beau se préparer à faire appel, ils ne peuvent plus nier être en partie responsables de la crise de santé mentale qui afflige les nouvelles générations. Et comme l’industrie du tabac avant elle, reconnue coupable de négligence semblable au tournant du millénaire, celle des réseaux sociaux risque désormais pareille succession de condamnations et, surtout, de lourdes sanctions subséquentes (6 millions de dollars américains en dommages et intérêts en Californie, mais 375 millions au Nouveau-Mexique). Un puissant incitatif à apporter enfin les garde-fous qui s’imposent, pour des compagnies condamnées à ne carburer qu’au profit.

Ces verdicts prescrivent en outre que ces correctifs ne se fassent pas simplement par un resserrement du contenu nocif — les interdictions du genre finissant inévitablement par être esquivées —, mais qu’ils impliquent une réforme de l’architecture même des applications délétères.

Si porteurs d’espoir ces précédents juridiques soient-ils, il en faudra toutefois d’autres, potentiellement échelonnés sur des années d’appels, pour forcer la main aux géants du Web.

Entretemps, l’Union européenne, l’Australie et le Royaume-Uni ont légiféré, pendant que le Canada se traîne interminablement les pieds, promettant encore et toujours « prochainement » une nouvelle version de son projet de loi contre les préjudices en ligne mort au feuilleton… il y a plus d’un an.

Ce terrain miné virtuel en perpétuelle transformation est certes complexe à encadrer, mais à trop attendre pour pouvoir l’englober dans son entièreté, le gouvernement canadien se retrouve paralysé. Réglementer les géants numériques irritera en outre inéluctablement leur grand apôtre Donald Trump, mais défendre et protéger les intérêts des citoyens canadiens n’est pas qu’une affaire de négociations commerciales.

Les pistes de balises possibles pour les réseaux sociaux et l’IA ne manquent pas, chez les experts. La volonté politique de cesser de les étudier et d’agir, en revanche, est aux abonnés absents.

« Le fait même que les gouvernements se sentent obligés d’interdire les réseaux sociaux aux jeunes est un aveu que ces plateformes sont foncièrement viciées », observent judicieusement Taylor Owen et Helen A. Hayes, experts de la question à l’Université McGill. Les citoyens n’ont pas à se battre seuls. Il serait plus que temps de passer de ces constats manifestes à l’action.

Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.


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