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Naufrage moral et démocratique

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À voir Donald Trump souffler le chaud et le froid sur sa guerre déclenchée en Iran et embrasant depuis trois semaines tout le Moyen-Orient, les tergiversations de Mark Carney pourraient lui être pardonnées. À moins que cette énième incohérence du président américain ne soit pas plutôt la preuve que le premier ministre canadien aurait mieux fait d’user de circonspection, avant de soutenir d’emblée cette offensive israélo-américaine puis d’appuyer une coopération internationale visant à rouvrir le détroit d’Ormuz.

Démonstration, s’il en fallait encore une, que Donald Trump s’est lancé dans un conflit de manière irréfléchie, voilà que le président — qui laissait présager à la fois la fin du conflit et l’envoi de milliers de troupes supplémentaires — suspend soudainement ses menaces de frappes contre les centrales électriques d’Iran. Surprise, de « productives conversations » auraient eu lieu en vue d’une « fin des hostilités », écrivait lundi Donald Trump sur son réseau Truth Social. Un développement aussitôt démenti par le président iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf.

Cette « pause » de cinq jours, avant d’amplifier l’offensive militaire pour forcer la réouverture du détroit d’Ormuz et de redoubler de part et d’autre le mépris pour le droit international, aboutira-t-elle à une réelle désescalade ? Négociée auprès de quelles instances iraniennes ? Le gouvernement d’Israël emboîterait-il ce pas tracé par Washington ? Et Donald Trump tiendra-t-il sa parole ou la reniera-t-il à nouveau, d’ici la fin de la semaine ?

Cette incertitude est la même pour les capitales européennes, asiatiques et canadienne, qui, après l’avoir refusé au départ, semblaient néanmoins se préparer à aider le président américain à se sortir de son propre pétrin.

Qu’importe que M. Trump ait sciemment ignoré les avertissements quant à la fermeture probable de ce passage où transite 20 % de l’approvisionnement mondial en pétrole. Qu’importe, en outre, que le président menace à mots couverts ses « lâches » alliés s’ils ne lui viennent pas en aide. Ou que le traité de l’OTAN ne prévoie qu’une coopération de légitime défense, et non pas d’agression unilatérale forcée par un seul partenaire, qui prétexte de surcroît une menace imminente qui a elle-même été réfutée.

L’intimidateur en chef s’apprêtait visiblement, malgré son odieux comportement, à avoir gain de cause. Que ce soit parce que les menaces de Donald Trump ou l’instabilité qu’il a sciemment semée étaient redoutées, le résultat s’annonçait le même avant cette « pause ». Le Canada, de pair avec six partenaires, est désormais prêt « à contribuer aux efforts appropriés pour garantir la sécurité de la navigation dans le détroit », annonçait-on jeudi dernier. Sans préavis en sol canadien de la part de M. Carney ni explications depuis.

Les louvoiements du premier ministre, depuis le début de cette guerre, se font sans débat démocratique. Aucun déploiement de l’armée canadienne n’a certes été confirmé. Toute contribution serait en outre « défensive ». Ce qui n’avait pourtant pas empêché le conservateur Stephen Harper — majoritaire, dans son cas — de solliciter l’appui de la Chambre des communes, puis d’en discuter en amont, avant de déployer aéronefs militaires et troupes d’entraînement contre l’État islamique, en 2014, ou de participer à une mission visant à faire respecter l’interdiction de vol au-dessus de la Libye, en 2011.

Que l’ancien premier ministre conservateur en vienne à être cité en exemple pour ce qui est du respect de la démocratie parlementaire en dit long sur les errements de Mark Carney en la matière — qui demeure encore pour l’instant, faut-il le lui rappeler, minoritaire.

Pendant que la communauté internationale s’alarme, à juste titre soit, du risque d’une nouvelle crise économique pétrolière, la mort de milliers de civils — dont plus d’une centaine d’enfants seulement au Liban, où le sud du pays est ouvertement menacé d’être rasé comme Gaza —, est accueilli dans la plus choquante indifférence. Comme si le chaos mondial des dernières années avait finalement eu raison du moindre sentiment d’humanité.

Cette nouvelle guerre donne quotidiennement lieu à une surenchère d’érosion morale, le bombardement d’infrastructures énergétiques étant devenu insuffisant, il se voit doublé de menaces de destruction d’usines de dessalement abreuvant des pays désertiques du Golfe de la quasi-totalité de leur eau potable. L’un comme l’autre des camps ne feint même plus le plus élémentaire respect du droit international humanitaire.

Le commentateur politique David French citait dans le New York Times une analyse de l’Institute for the Study of War, alertant que si l’on ne parvenait pas à empêcher l’Iran de bloquer ainsi le détroit d’Ormuz, Téhéran, même affaibli, sortirait de ce conflit galvanisé par cette victoire économique. Les atermoiements successifs de Donald Trump n’ont rien pour écarter cette éventualité.

Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.


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