Francine Descarries, une bâtisseuse visionnaire et une sociologue féministe aimée
Francine Descarries est décédée soudainement le 12 mars dernier, plongeant dans le deuil plusieurs générations de féministes des milieux universitaire, institutionnel, syndical et communautaire. Elle fut sans contredit une pionnière dans la création et le développement des études et de la recherche féministes et a contribué à changer, par ses travaux innovants et son engagement sur le terrain, la vision de la société sur les conditions de vie des femmes du Québec. Son œuvre, d’une étendue et d’une constance singulières, déborde largement le cadre québécois, canadien ou même européen et résonne jusqu’à Brasília, au Brésil, et à Ouagadougou, au Burkina Faso, où elle a donné nombre de séminaires de recherche.
Professeure au Département de sociologie de l’UQAM de 1986 à 2022, membre fondatrice de l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF) et directrice scientifique du Réseau québécois en études féministes (RéQEF), dont elle est à l’origine, Francine Descarries a contribué de manière décisive à l’avancement des connaissances en sciences sociales fondamentales et appliquées dans le champ des études féministes.
Elle est à la sociologie féministe ce qu’un Guy Rocher a été à la sociologie générale.
Un parcours articulant travail-études-famille
C’est une jeune femme dans la trentaine, mère de famille, travailleuse dans l’industrie du voyage, qui effectue au cours des années 1970 un retour aux études en sociologie à l’Université de Montréal, enfilant avec brio bac, maîtrise et doctorat. Elle remporte même le prix L.-G. Beaubien attribué à l’étudiante ayant maintenu la moyenne cumulative la plus élevée de sa cohorte au baccalauréat. Tout au long de son parcours d’une dizaine d’années, elle cumule les tâches de mère, d’assistante de recherche, de chargée de cours et d’étudiante.
Sur le socle de cette trajectoire exigeante, le retour aux études de Descarries semble associé à une soif insatiable de comprendre et d’analyser, d’un point de vue tant individuel que collectif, les situations d’inégalités et d’oppressions vécues par les femmes et à une volonté têtue de contribuer à leur éradication par la mise en place d’actions transformatrices concrètes.
Infatigable travailleuse, Francine Descarries fait partie de cette génération de chercheuses audacieuses des années 1970 qui ont créé une brèche au sein des sciences humaines et sociales en contestant la perspective androcentriste dominante, en participant à la construction d’une épistémologie féministe qui inscrit l’analyse des rapports sociaux de sexe et de genre au cœur de la production du savoir.
Des recherches fondamentales et appliquées novatrices
Spécialiste de l’histoire du mouvement des femmes, du discours féministe contemporain et des rapports maternité-famille-travail, Francine Descarries se distingue dès la publication de son mémoire de maîtrise en 1980, L’école rose… et les cols roses, qui traite de la reproduction sociale des sexes. Cette étude propose une lecture féministe du concept de division sexuelle du travail à travers les actions socialisatrices de l’école et du travail ; elle innove en conjuguant les théories sociologiques de la division sociale de classe et de sexe.
Quarante-six ans plus tard, elle continue de penser que les concepts de socialisation et de reproduction sociale sont des outils conceptuels indispensables pour comprendre comment et pourquoi bien des hommes et des femmes continuent de concevoir comme « naturelle » la division-hiérarchie sociale des sexes. Celle qui a su démontrer l’immense difficulté de transgresser les stéréotypes sexuels féminins a poursuivi inlassablement son travail de réflexion et d’intervention pour contrer l’illusion de « l’égalité déjà là » qui ne cesse d’opérer dans nos sociétés.
Francine Descarries publie en 1988 (avec Shirley Roy) une première typologie intitulée Le mouvement des femmes et ses courants de pensée, traduite en anglais et en portugais, qui demeure une référence pour l’enseignement et la recherche féministes universitaires. Plus récemment, elle a travaillé à produire la Ligne du temps de l’histoire des femmes au Québec. Cet outil Web, une véritable encyclopédie vivante accessible à tous, auquel elle a travaillé jusqu’aux derniers jours de sa vie, met en lumière l’immense contribution des femmes et des féministes à l’évolution de la société québécoise de 1600 à nos jours.
Par ses enquêtes statistiques, doublées d’analyses qualitatives auprès d’échantillons variés, Francine Descarries a appréhendé les rapports hommes-femmes aussi bien dans l’espace privé que dans l’espace public. Ce travail à la fois théorique et méthodologique a joué un rôle déterminant dans le développement d’une pensée féministe originale au sein de la communauté scientifique québécoise. Ainsi, avec Christine Corbeil, elle a conduit une enquête auprès de 600 mères travailleuses québécoises qui a permis de caractériser les conditions matérielles et socioprofessionnelles dans lesquelles celles-ci, issues de différents milieux socioprofessionnels, négocient l’articulation famille-travail.
Cette enquête a aussi permis de cerner les représentations que ces femmes entretiennent avec leur double identité de mère et de travailleuse. C’est dans le cadre de cette recherche que Descarries a développé le concept d’articulation famille-travail, plutôt que celui de conciliation famille-travail, qui soutient davantage une logique d’accommodement. Le concept d’articulation famille-travail favorise un questionnement plus radical des processus qui sont à l’œuvre lorsque se rencontrent et se superposent les sphères de la famille et du travail.
Non seulement Francine Descarries a analysé minutieusement les réalités sociales, économiques et politiques susceptibles de contribuer au maintien, voire au renforcement, des inégalités entre les sexes, elle s’est également intéressée au rôle et à la place des femmes dans les divers secteurs de l’économie sociale, des arts et de la culture, ainsi qu’aux impacts de la mondialisation sur leurs conditions de vie.
Elle a ainsi œuvré pendant plusieurs années avec les Réalisatrices équitables pour faire reculer, à l’aide d’études solidement documentées, les inégalités criantes qu’il y avait dans ce domaine de production culturelle. On doit aujourd’hui à leur travail commun une place plus juste qui est faite à la vision du monde des femmes cinéastes et à leur imaginaire sur nos écrans.
Maintes fois citées dans des rapports, des mémoires et des avis gouvernementaux, ses recherches ont influencé la mise en place de politiques et de mesures facilitant l’articulation des responsabilités professionnelles et parentales et la quête toujours actuelle d’une plus grande égalité des sexes. Plusieurs ministères, organismes gouvernementaux et syndicaux ont fait constamment appel à son expertise au Québec.
Une bâtisseuse visionnaire
La carrière de Francine Descarries témoigne de sa proximité avec les groupes de femmes et les divers milieux de pratique engagés dans l’action féministe. Leader et visionnaire, elle est à l’origine, avec l’organisme Relais-femmes et le Service aux collectivités de l’UQAM, de l’Alliance de recherche IREF/Relais-femmes (ARIR). Son rôle décisif dans la structuration de la recherche féministe à l’échelle du Québec se traduit également par cet outil incomparable que constitue l’actuel Réseau québécois en études féministes (RéQEF). Ce réseau regroupe aujourd’hui plus de 140 chercheurs universitaires issus de 12 établissements universitaires. Il a permis de structurer et de fédérer les recherches féministes au Québec en rassemblant des chercheurs de nombreuses disciplines et universités autour d’un projet commun de production et de mobilisation des savoirs féministes.
Le rayonnement international de la recherche féministe dans la francophonie lui tenant à cœur, elle pilote en 2015, avec l’IREF, la tenue de la 7e édition du Congrès international de la recherche féministe dans la francophonie (CIRFF) à l’UQAM, qui aura un succès retentissant. Et, cette année encore, la vaillante Francine Descarries a été une collaboratrice avisée pour la préparation de la 9e édition du CIRFF, qui se tiendra à l’Université Laval à Québec du 17 au 21 août prochains.
Une maïeuticienne hors pair
Francine Descarries aimait ses étudiantes et avait à cœur leur réussite sur les plans universitaire et professionnel. Elle n’avait pas son pareil pour concilier, rassurer, faire advenir. Une quarantaine d’étudiants ont eu la chance de l’avoir comme directrice de mémoire ou de thèse. Sa seizième docteure, Sandrine Ricci, soutiendra d’ailleurs sa thèse, en son absence, le vendredi 27 mars prochain.
Généreuse de son temps et de son savoir, accueillante, elle ne comptait pas ses heures pour soutenir, apporter du réconfort, donner du pouvoir d’agir. Étudiantes ou pas, jeunes et moins jeunes se sont d’ailleurs souvent tournées vers elle pour obtenir des conseils, un coup de pouce dans la rédaction d’un texte, dans la préparation d’une demande de subvention, d’une entrevue d’embauche. Le témoignage de ses étudiantes est éloquent. Il est question d’échanges respectueux, d’accompagnement dynamique et empathique, de développement de la confiance en soi et de la liberté intellectuelle.
On doit à Chantal Maillé d’avoir dirigé l’ouvrage Une bâtisseuse remarquable. Francine Descarries et le féminisme québécois (Éditions du remue-ménage, 2023). Cet ouvrage constitue un outil précieux pour prendre la mesure de l’héritage percutant que laisse Francine Descarries dans le monde des études féministes et de la sociologie.
Toutes les personnes qui ont fréquenté Francine Descarries restent marquées par le caractère ludique et hédoniste de son mode de production du savoir et d’accompagnement scientifique. Tenir un séminaire dans un autobus en route vers New York, pour manifester dans le cadre de la Marche mondiale des femmes ; peaufiner un article scientifique dans un spa ; débattre des objectifs de la tenue d’une prochaine rencontre scientifique autour d’une table en dégustant un bon repas. Travailler, oui, très fort, et jusqu’à tard dans la nuit s’il le faut, mais dans le plaisir et la joie de vivre. Que ferons-nous sans les pailles au fromage de Francine lors d’un prochain apéro ?
Francine Descarries était une intellectuelle non seulement respectée pour sa contribution scientifique, mais aussi aimée pour ses qualités humaines de rassembleuse et sa bienveillance. Nous avons eu l’immense privilège de travailler avec cette personne affable et méthodique qui nous lègue une vision structurante et mobilisatrice du développement des études et du combat féministes. Sa productivité scientifique comme chercheuse et comme leader du champ féministe, la pertinence académique et sociale de ses questionnements, sa présence soutenue dans le débat universitaire et public, son adhésion profonde au mouvement féministe, ont fait d’elle une figure marquante du monde des études féministes et de la sociologie.
Son départ laisse un vide immense. Elle nous manquera terriblement.
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