Aurait-on pu prévenir le meurtre de Chong Woo Kim?
La mort brutale du propriétaire du dépanneur Fleur bleue, Chong Woo Kim, a choqué le Québec. La population a encaissé coup sur coup deux chocs : la découverte d’un assassinat gratuit, mais aussi le fait de comprendre que celui-ci aurait pu être prévenu si l’on avait eu les moyens de le faire. L’accusé de ce meurtre, Xavier Gellatly, un homme atteint de problèmes de santé mentale, avait été désigné dans le passé comme dangereux, mais le système, mal outillé, n’a pu l’hospitaliser contre son gré.
L’intimé a en effet une feuille de route qui clame son instabilité et sa dangerosité. En 2012, il a tué une femme au couteau à Vancouver, drame pour lequel il a purgé une peine de sept ans. Alors que la Commission des libérations conditionnelles du Canada examinait une demande de libération, elle formulait une mise en garde qu’il vaut la peine de reproduire ici : « Vous êtes prompt à des explosions de violence qui vous mènent à poignarder les personnes avec qui vous vous battez. Vous êtes connu pour transporter des couteaux. [Les policiers] croient que si vous êtes relâché, vous allez tuer quelqu’un. »
La Presse faisait le récit cette semaine du retour au Québec de Gellatly après la fin de sa peine. Un retour marqué par des épisodes agressifs peu importe les ressources d’hébergement où il se trouvait. Des employés et des cochambreurs disent avoir eu peur de cet homme qui ne respectait pas toujours les conditions qu’on lui imposait et qui cessait de prendre ses médicaments. L’histoire de Gellatly est aussi parsemée d’occasions où il refusait de donner son consentement aux demandes qu’on lui formulait. Cet aspect est crucial.
Ce drame aurait-il pu être évité ? Certains ont jeté les hauts cris cette semaine, reprochant au gouvernement de François Legault de s’être traîné les pieds dans ce dossier pourtant vital. Les ministres québécois de la Santé, Sonia Bélanger, et de la Justice, Simon Jolin-Barrette, ont laissé entendre qu’ils proposeraient des modifications législatives en début de semaine prochaine. On ne crachera pas sur une voie de sortie, bien sûr, mais elle arrive beaucoup trop tard — Québec avait promis une refonte en 2023.
En réformant la Loi sur la protection des personnes dont l’état mental présente un danger, mieux connue sous le nom de « loi P-38 », le gouvernement Legault doit impérativement agir sur le critère de dangerosité immédiate nécessaire à la réalisation d’interventions contre le gré des individus visés. Dans sa forme actuelle, P-38 exige en effet l’existence d’un danger « grave » et « imminent » pour autoriser que soit forcée une hospitalisation que le patient en crise refuse — celui-ci niera la détérioration de son état, car son trouble de santé mentale l’empêchera de le reconnaître.
Le critère restrictif de la loi ne tient pas compte de la réalité complexe des troubles mentaux, qui font qu’un patient d’apparence stable peut se retrouver en crise violente de manière soudaine. On ne compte plus les rapports du coroner qui ont analysé ces cas de personnes en détresse psychiatrique grave ayant refusé des soins, protégées qu’elles étaient par une loi qui octroie une part trop large au respect de leur autonomie, même lorsque leur jugement est altéré.
Il ne s’agit pas de criminaliser la maladie mentale ni de transformer les hôpitaux psychiatriques en prisons. D’ailleurs, les personnes gravement malades sont responsables d’un très mince pourcentage des crimes violents, rappelons-le. Mais il s’agit de donner aux intervenants les outils nécessaires pour protéger à la fois la personne malade et la société. Si le critère de dangerosité immédiate pouvait être remplacé par un critère plus large basé sur l’état clinique réel de la personne — sa capacité de jugement, l’évolution prévisible de sa maladie, les risques de compromission sérieuse à court terme —, cela pourrait permettre plus d’interventions.
On peut espérer aussi que, dans sa nouvelle version, P-38 pourra réformer l’écosystème de l’intervention en brisant les vases clos nuisant à une communication efficace, problème qui a été souvent dénoncé par des coroners chargés d’ausculter ces tragédies. La course aux ordonnances judiciaires, auxquelles on recourt notamment pour obtenir des évaluations psychiatriques préventives, devrait aussi être éliminée. Ainsi, les allers-retours non efficaces pourraient laisser place à un passage unifié et clair.
Réformer la loi P-38 est nécessaire. Mais il serait illusoire de croire qu’un changement législatif seul suffira si le filet de soins en santé mentale reste aussi troué qu’il ne l’est. Des millions de consultations en santé mentale sont recensées aux urgences chaque année. Les ressources communautaires débordent, les délais d’accès aux services de la première ligne en psychiatrie sont à décourager tout le monde, et les équipes de suivi intensif sur le terrain manquent de personnel.
Le budget Girard a prévu une enveloppe pour bonifier ce secteur, et c’est un geste qu’il faut reconnaître, car les besoins sont grandioses. Le Québec doit tout faire pour prévenir des tragédies comme celle subie par Chong Woo Kim.
Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.
