Ce que la guerre en Iran révèle des BRICS+
La guerre d’agression des États-Unis et d’Israël contre l’Iran n’est que l’apogée d’une crise qui dure depuis la révolution iranienne de 1979 et qui s’étend désormais de la Méditerranée à l’océan Indien. Loin de susciter un front uni, ce conflit met en lumière les divergences des États quant à leur positionnement, remettant en cause la logique des blocs.
Cette dynamique s’illustre particulièrement au sein du Sud global, notamment parmi le groupe des BRICS+, dont les divergences démontrent que ses membres demeurent avant tout des acteurs souverains, guidés par leurs propres intérêts plutôt que par une logique collective.
Des positions contrastées
Représentant près de 51 % de la population et 40 % du PIB mondial, les BRICS+ sont un regroupement de coopération visant à rééquilibrer les rapports de force d’un ordre mondial perçu comme étant occidentalo-centré. Initialement composé de la Chine, de la Russie, de l’Inde, du Brésil et de l’Afrique du Sud, le groupe s’est élargi récemment à l’Égypte, aux Émirats arabes unis, à l’Éthiopie, à l’Indonésie et à l’Iran. Malgré l’entrée de Téhéran, aucune déclaration commune n’a été publiée depuis le début du conflit, révélant les limites du groupe en matière de coordination politique.
D’un côté, certains membres condamnent l’attaque américano-israélienne. La Russie, qui a signé en janvier 2025 un accord de partenariat stratégique avec Téhéran, a qualifié l’offensive d’« agression », tout en excluant une intervention directe. Il en va de même pour la Chine, premier importateur de pétrole iranien, qui a qualifié l’attaque d’« inacceptable » et de « violation grave du système international ». Le Brésil, pour sa part, a exprimé ses graves préoccupations.
De l’autre côté, certains refusent de condamner l’agression contre l’Iran. L’Inde, qui a récemment conclu un « partenariat stratégique spécial » avec Tel-Aviv, reste largement silencieuse. L’Afrique du Sud se limite à appeler à la « désescalade », tandis que l’Indonésie propose sa médiation entre Téhéran et Washington.
L’absence de front commun au sein du groupe découle avant tout d’un pragmatisme d’équilibre. Il s’agit de soutenir symboliquement l’Iran tout en évitant un engagement frontal contre le camp américano-israélien et les pays du Golfe, avec lesquels plusieurs membres des BRICS+ entretiennent des liens stratégiques. Ainsi, les États coopèrent lorsque leurs intérêts convergent et se distancient lorsqu’ils divergent. À titre d’exemple, l’appartenance des Émirats arabes unis aux BRICS+ n’a pas empêché Téhéran de frapper des bases militaires américaines et les infrastructures stratégiques qu’abrite Abou Dabi.
En ce sens, ces dynamiques nous renseignent sur le fonctionnement des BRICS+. D’un côté, les divisions démontrent que le groupe n’est ni un bloc homogène ni une alliance régie par des accords. Il s’agit avant tout d’un « forum permettant à des pays qui partagent des inquiétudes face à la domination occidentale d’explorer des alternatives sans s’engager dans un agenda stratégique unique », comme l’affirme Oliver Stuenkel, chercheur au sein de la Fondation Carnegie. Dès lors, les divergences au sein des BRICS+ ne remettent pas en cause l’existence du groupe ; au contraire, elles illustrent son autonomie stratégique. Mais elles en limitent l’unité et la cohésion — surtout en période de crise —, car adopter des positions communes reste ardu ; un enjeu d’autant plus accentué par l’élargissement du groupe.
D’un autre côté, la nature des réactions montre que les BRICS+ ne sont pas intrinsèquement anti-américains, voire anti-occidentaux. Le positionnement des membres montre que le groupe est avant tout axé sur une diplomatie à la carte et sélective, adaptée aux circonstances plutôt qu’ancrée dans des principes idéologiques. Dès lors, plutôt que d’être une garantie de sécurité, l’adhésion aux BRICS+ constitue avant tout un moyen de diversifier les partenariats afin de limiter leurs dépendances, tout en renforçant leurs leviers d’influence dans un monde de plus en plus fragmenté.
Entre occasions et défis
Les divergences au sein des BRICS+ ne signifient pas pour autant un avantage pour les États-Unis ; au contraire, Washington risque de s’enliser dans un conflit plus coûteux et prolongé, ce qui affaiblirait davantage son influence.
S’ajoute à cela le caractère illégitime de l’offensive, qui renforce l’image prédatrice de Washington — mépris du droit international, utilisation du dollar comme arme géopolitique pour imposer des sanctions économiques, imprévisibilité stratégique. Autant d’éléments qui rappellent la nécessité de s’émanciper d’une puissance devenue trop instable pour constituer un partenaire fiable. Ces dynamiques pourraient accélérer l’activisme des BRICS+, et plus largement du Sud global, en matière de diversification des partenariats hors du giron états-unien et de recours accru aux monnaies locales dans les échanges commerciaux, afin de réduire leur dépendance au dollar américain et, par extension, aux États-Unis.
En ce sens, le véritable défi pour les BRICS+ n’est pas de savoir s’ils peuvent rivaliser avec Washington, qui fragilise lui-même son influence, mais de surmonter leurs propres contradictions afin de gagner en cohésion et d’harmoniser leurs priorités s’ils veulent peser véritablement dans la gouvernance mondiale.
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