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Le monde à l’école

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17.04.2026

J’enseigne le français, la littérature et la communication au collégial depuis 35 ans avec enthousiasme. Si j’avais eu plus qu’une vie, j’aurais aussi aimé enseigner les sciences humaines. Il y a, en effet, un réel plaisir à expliquer des choses essentielles et complexes à de jeunes esprits curieux qui entrent dans la vie adulte.

Au secondaire, je me serais vu en enseignant des cours Culture et citoyenneté québécoise et Monde contemporain. Faire découvrir la démocratie québécoise et les grands enjeux du monde actuel aux élèves, pour leur donner le goût de devenir des citoyens éclairés et engagés, m’apparaît comme une tâche exaltante.

Dans toutes les matières, enseigner, c’est plus que communiquer des connaissances ; c’est transmettre un élan, un désir, une volonté de s’approprier vraiment des savoirs pour les activer et les déployer dans la vie vécue, hors de la classe.

Pour arriver à transmettre cet élan, le passeur ne peut se contenter d’exposer platement le contenu du programme. Il doit l’incarner, être l’exemple concret de ce que la détention de ce savoir change à la vie. Sans un tel modèle, les jeunes se diront à quoi bon et retourneront à leurs écrans de pacotille. Un enseignant qui ne lit pas de livres ne convaincra pas ses élèves d’en lire.

Il n’y a pas de modèle unique d’enseignant incarnant le savoir stimulant. J’ai eu, dans ma vie, des enseignants posés, sérieux, qui donnaient le goût de leur matière en étant la preuve vivante que savoir ce qu’ils savaient enrichissait l’expérience humaine. J’en ai d’autres qui arrivaient au même résultat en étant drôles, intenses et originaux.

Il n’y a pas de règles, sinon celle d’un engagement existentiel qui dépasse le cadre scolaire. On ne va pas à l’école pour avoir de bonnes notes, mais pour apprendre que savoir plus aide à mieux penser et à mieux vivre.

Jonathan St-Pierre, mieux connu sous le surnom de Jonathan le Prof, est un enseignant du genre cool. Avec sa barbe à la ZZ Top, ses tatouages, ses perçages et ses casquettes, il ressemble plus à un oncle amateur de heavy metal qu’au stéréotype de l’enseignant. Pour ajouter à sa coolitude, St-Pierre se réclame de « l’activisme pédagogique » et présente depuis des années des capsules éducatives sur les réseaux sociaux.

On peut trouver que cela fait un peu gadget, mais il faut reconnaître que le gars est bon. J’ai regardé quelques-unes de ses capsules sur YouTube. Ce n’est pas mon truc, mais c’est bien fait. Avec simplicité et sur un ton sympathique, l’enseignant aborde et explique clairement des réalités historiques et géopolitiques complexes.

Sa matière : celle du cours Monde contemporain de 5e secondaire, c’est-à-dire, selon le site Alloprof, les questions liées à l’environnement, à la population, à la richesse, au pouvoir et aux conflits.

Avec Tout va bien (L’Homme, 2026, 208 pages), Jonathan le Prof transpose dans un essai sa mission éducative, et c’est une réussite. Le ton convivial des vidéos est toujours au rendez-vous, mais le contenu, soumis aux contraintes de la communication écrite, gagne en richesse et en profondeur.

L’enseignant ne s’adresse pas à des savants et il n’apprendra pas grand-chose aux connaisseurs de la politique contemporaine. Son travail de vulgarisation, toutefois, est solide. Il offre aux jeunes et au grand public en général un très éclairant portrait du monde contemporain en proie au chaos.

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On rencontre, dans ce livre, Poutine, Jinping, Trump et Musk, « les quatre chevaliers de la géopocalypse » qui ébranlent l’équilibre du monde. On fait le tour des conflits les plus menaçants de l’heure et on a droit à une présentation nuancée du conflit israélo-palestinien.

On explore les notions de gauche et de droite, les ravages de la désinformation et les dangers de l’intelligence artificielle. On se scandalise, enfin, de l’indécence des ultrariches et on compatit au sort des réfugiés.

Sur le plan idéologique, St-Pierre navigue au centre gauche, mais il conserve toujours un souci d’objectivité. Comme enseignant, il est bien conscient que son rôle consiste aussi à donner le goût du monde à ses lecteurs, à ne pas les désespérer, raison pour laquelle il les invite à se mettre en action pour « combattre le cynisme ambiant ».

Sa force principale tient à son style amical teinté d’humour. Pour faire aimer l’histoire, note-t-il justement, il faut la raconter, « faire appel aux sentiments, aux souvenirs et à la culture première […] la rendre signifiante, concrète et tangible ».

Il lui arrive de m’agacer un peu — comme quand il dit qu’il faut encourager le local, tout en comparant son récit à une série Netflix ou quand il refuse de franciser le terme podcast en balado —, mais il est si vivant que je ne lui en tiens pas rigueur.

J’aurais aimé avoir un prof comme lui et lire un tel livre au secondaire.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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