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L’or qui rend fou

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20.03.2026

L’argent, tous les penseurs importants l’ont dit, ne fait pas le bonheur. Il donne peut-être du pouvoir, mais ce dernier, on devrait le savoir aussi, ne rend pas heureux lui non plus. Pourtant, le désir de faire fortune tourmente l’esprit humain depuis des temps immémoriaux. Voilà une promesse qui, même si elle est toujours non tenue, n’entame pas les espérances.

Cette réflexion m’est venue en lisant Lettres du Yukon. 1898-1901 (Septentrion, 2026, 216 pages), la correspondance d’un certain Télesphore Michaud avec sa femme et ses enfants. L’ouvrage, inattendu, est passionnant.

Né en 1850, Michaud est un marchand de Saint-Gabriel-de-Brandon, mon village d’origine, dans Lanaudière. Il vend des assurances et de la machinerie agricole, en plus d’être maître de poste, détenteur de la seule ligne téléphonique du village et propriétaire de l’aqueduc. On pourrait donc le croire riche, mais il ne l’est pas. Sa fibre entrepreneuriale s’accompagne surtout de beaucoup de dettes.

En 1897, il apprend par les journaux que des aventuriers ont fait fortune en trouvant de l’or au Yukon. Comme 100 000 autres personnes du Canada, des États-Unis et d’Europe, il décide alors de se lancer dans la ruée vers l’or pour se sortir de ses difficultés financières.

De Saint-Gabriel à Dawson, il faut compter trois mois de voyage. Il faut d’abord se rendre à la gare Windsor de Montréal. De là, le train nous amène à Vancouver. Un vapeur, ensuite, nous transporte en Alaska. Pour entrer dans les terres, la marche s’impose, par moments, et les barges, qu’on doit construire soi-même, sur place, permettent de naviguer sur les rivières et de traverser les lacs.

Tout ça doit se faire en transportant plus de 1000 livres de provisions par personne, une règle imposée par la loi de l’époque, étant donné que la région, inhospitalière, n’est pas approvisionnée. C’est complètement fou.

Michaud, qui a presque 50 ans à ce moment, fera le voyage deux fois. Une première fois du printemps à l’automne 1898 et une seconde fois du printemps 1899 à l’été 1901, c’est-à-dire pendant plus de deux ans. Sa famille, dans l’intervalle, et notamment sa femme, qui souffre d’épilepsie, tente de sauver la mise à Saint-Gabriel en faisant patienter les créanciers.

Michaud n’écrit pas très bien, et il le sait, mais il écrit beaucoup à sa famille. Ses lettres de voyage racontent, en détail, tous ses enthousiasmes et ses difficultés de chercheur d’or. Il explique ses déplacements, ses travaux, les méthodes utilisées par les prospecteurs et invite sans cesse sa famille à accepter les « sacrifices » qu’il lui impose en lui faisant miroiter des récompenses à venir. Aussi bien vous le dire tout de suite : la famille s’en sortira, mais ce ne sera pas grâce à l’or du Yukon.

Si nous pouvons, aujourd’hui, lire ces lettres qui constituent une vraie pépite historique, c’est grâce à Réjean Michaud, arrière-petit-fils de Télesphore, un diplômé en sciences physiques qui a longtemps travaillé pour l’Agence spatiale canadienne.

Il a trouvé, en 2016, dans la maison familiale, un cartable contenant toutes ces lettres. L’histoire est émouvante, particulièrement pour moi, qui ai passé ma jeunesse à quelques pas de la maison des Michaud. Plus encore, le littéraire que je suis vibre à la pensée que ces missives ont peut-être été transportées en traîneau à chiens par un des héros des nouvelles de Jack London, présent au Yukon en même temps que Michaud.

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Les lettres de ce dernier, par moments fastidieuses quand elles décrivent les travaux éreintants des chercheurs d’or, mettent surtout en lumière ses espérances et ses déceptions. L’homme, un père aimant et aimé, a laissé sa famille en proie à la détresse financière pendant trois ans, pour rien. Quand il arrive au Yukon, l’or facile à extraire est déjà parti. Comme des milliers d’autres, il ne trouve là que misère.

L’historien canadien Michael Gates, spécialiste du Yukon, affirme même, dans L’Encyclopédie canadienne, que, pendant la bonne période de la ruée vers l’or, la valeur du métal extrait n’atteint pas le total de l’argent investi dans sa recherche.

Dans sa nouvelle Keesh, fils de Keesh, parue en 1902, Jack London donne la parole à un chef autochtone qui se désole de voir sa terre du Yukon envahie par des « Blancs » en quête de fortune. « Et c’est une race, dit-il, qui s’agite sans cesse et ne se satisfait jamais de se reposer près du feu et le ventre plein en attendant que le lendemain leur apporte sa part de nourriture. On dirait qu’une malédiction les accable et qu’ils ne peuvent s’en libérer que par le labeur et les épreuves. »

Avait-il croisé Télesphore Michaud ? L’agitation déçue de ce dernier, typique de l’esprit capitaliste, peut, en effet, nous servir d’exemple à ne pas suivre, en nous redisant, à partir du passé, que tout ce qui brille n’est pas or.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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