Pourquoi l’alarmisme n’est pas de mise quant à la natalité au Québec
Depuis quelques années, une peur alimente le débat public : le nombre de naissances est-il en train de s’effondrer au Québec ? Cette question, longtemps portée par des mouvements natalistes, inquiète désormais une portion croissante du spectre politique et de la société. Récemment, la députée Marwah Rizqy écrivait dans les pages du Journal de Montréal que le taux de fécondité était « alarmant bas » et que cela « devrait nous secouer collectivement et devenir une priorité nationale ».
Le récent emballement autour de la baisse supposée de la fécondité au Québec repose sur un chiffre omniprésent : 1,33 enfant par femme. Pris isolément, ce nombre semble effectivement accréditer l’idée d’un effondrement historique. Par comparaison, il était de 2,09 en 1970 et de 1,73 en 2008. Selon l’Institut de la statistique du Québec, la chose est entendue : « La fécondité [a] atteint un seuil historiquement bas au Québec. »
Or, cette affirmation n’est pas seulement trompeuse : elle est tout simplement fausse. Car, contrairement à ce que l’on pourrait penser, le chiffre de 1,33 ne mesure pas directement le nombre d’enfants que les femmes québécoises ont effectivement eus, ou auront, au cours de leur vie. Il repose sur un indicateur bien particulier, l’indice synthétique de fécondité (ISF), dont la portée est beaucoup plus limitée que ce qu’on laisse souvent entendre.
L’ISF est un indicateur conjoncturel. Comme l’explique Statistique Canada, « il réfère au nombre d’enfants qu’aurait hypothétiquement une femme au cours de sa vie reproductive si elle connaissait les taux de fécondité par âge observés au cours d’une année civile donnée ». Cette mesure hypothétique ne tient pas compte des changements dans les pratiques reproductives d’une génération à l’autre.
Ainsi, lorsque les naissances sont repoussées, l’ISF enregistre un creux artificiel. Des enfants qui seraient autrefois nés lorsque les femmes avaient 25 ou 28 ans naissent désormais lorsqu’elles en ont 32, 35, ou 38. Mais cela ne veut pas dire que le nombre de naissances est en chute libre. Cela signifie simplement qu’une partie des naissances est déplacée dans le temps.
La descendance finale des générations
Pour obtenir une image plus fidèle du taux de natalité, il faut se référer à un indicateur beaucoup moins commenté dans le débat public : la descendance finale des générations. Contrairement à l’ISF, qui est une projection statistique, la descendance finale comptabilise le nombre moyen d’enfants que des femmes arrivées au terme de leur vie reproductive ont effectivement eus.
Une telle mesure raconte une histoire bien différente de celle d’un « seuil historiquement bas ». Les données de l’Institut de la statistique du Québec montrent en effet que le creux historique de la descendance finale a été atteint chez les femmes nées en 1956-1957, avec 1,60 enfant par femme. Cependant, depuis la fin des années 1960, le taux de natalité est resté stable, oscillant entre 1,7 et 1,8 jusqu’à la génération des femmes nées en 1987-1988. Pour les femmes nées en 1989-1990, le taux de descendance finale est présentement de 1,64. Et cela ne tient pas compte des enfants supplémentaires qu’elles auront au cours des prochaines années.
Il suffit de comparer les données sur les naissances réelles avec l’évolution de l’ISF pour s’apercevoir que ce dernier conduit à de fausses interprétations. En 1970, l’ISF atteignait 2,09, soit son taux le plus élevé des dernières décennies. À l’inverse, l’ISF pour 1987 fait apparaître une chute radicale et apparemment inquiétante : 1,36 enfant par femme. En réalité, le taux de naissances enregistrées pour ces deux générations de femmes est strictement identique : 1,7. Si on se contentait de comparer les ISF des années 1970 et 1987, on en retirerait donc l’idée que la natalité était plus importante en 1970 qu’elle ne le fut en 1987, ce qui est faux.
Comme on le voit, l’ISF de l’année 1987 est très proche du fameux 1,33 aujourd’hui brandi comme un épouvantail dans l’espace public. La conclusion qu’on doit tirer est parfaitement claire : cette mesure n’a pas vocation à nous renseigner sur la fécondité réelle des générations, passées ou présentes.
La discussion publique autour de la natalité québécoise gagnerait à distinguer plus rigoureusement ce que mesurent les différents indicateurs. Ici comme ailleurs, il ne suffit pas d’invoquer un chiffre pour tout connaître de la réalité : encore faut-il comprendre ce qu’il mesure réellement. Car, comme le rappelle la célèbre citation attribuée à Mark Twain, il y a trois sortes de mensonges : les petits mensonges, les gros mensonges et les statistiques !
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