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Toujours plus haut, encore plus loin

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10.04.2026

Ainsi, cette petite virée à 100 milliards de dollars (et 2,65 millions de litres de carburant) prendra fin aujourd’hui. Mais pas vraiment, puisqu’on incite les prochaines générations à aller toujours plus haut et encore plus loin, dans une logique de colonisation, de compétition et de conquête de l’espace. C’est l’un des messages des astronautes d’Artemis II : qu’on poursuive leur mission tout en offrant un peu d’espoir aux Terriens.

« Je me suis demandé, dans le monde d’aujourd’hui, ce que nous pourrions faire pour remonter le moral de nos amis sur la planète Terre. Et j’en suis venu à la conclusion suivante : il suffit d’aller accomplir cette mission », a confié le commandant Reid Wiseman. « Wherever you go, there you are », comme on dit aussi dans son pays. Nous avons besoin de hauteur et de poussières d’étoiles pour rêver.

« J’espère que nous aurons un effet considérable pour rapprocher les gens, ne serait-ce qu’un instant. Nous n’avons pas besoin d’effets spéciaux ou de tours de magie. » Reid Wiseman, commandant d’Artemis II

« J’espère que nous aurons un effet considérable pour rapprocher les gens, ne serait-ce qu’un instant. Nous n’avons pas besoin d’effets spéciaux ou de tours de magie. »

Vous aurez compris que je ne suis une fan ni de Star Wars ni de Katy Perry, laquelle s’envolait à bord d’un pénis volant de Blue Origin il y a un an, presque jour pour jour. Un vol « féministe » dans la plus belle tradition du tourisme spatial réservé aux ultrariches, à 33 tonnes de gaz à effet de serre par personne pour un orgasme de 10 minutes. Katy fréquente Justin depuis. Je ne ferai pas de farce de pénis volant, promis.

Ne vous imaginez pas que le tourisme spatial va reculer après ce grand show de boucane autour de la Lune. En fait, on estime que ces « éjaculations précoces » du tourisme en apesanteur représenteront d’ici quelques années un dixième de l’empreinte carbone totale de l’aviation. Étant donné que seuls 10 % de privilégiés de cette planète prennent l’avion, c’est déjà un impact énorme par personne.

« J’ai honte d’être partie, honte de détruire la planète en roulant en voiture, honte de ne pas avoir appris à rester en place, honte de ne pas savoir apprécier le privilège du départ. » Soline Asselin, «Voyage vers une fusée»

« J’ai honte d’être partie, honte de détruire la planète en roulant en voiture, honte de ne pas avoir appris à rester en place, honte de ne pas savoir apprécier le privilège du départ. »

Mais oui, j’adore les photos de la Terre ! Il nous manquera celle où la surface de notre planète bleue ressemblera à un vaste cratère si la furie épique ne se calme pas. Ça, ce n’est pas une blague de pénis, même si les ogives volent bas et qu’on ne parle plus des filières Epstein…

Traitez-moi de peine-à-jouir et de pisse-vinaigre. Non, je n’irai pas entendre Céline chanter à Paris l’automne prochain, je ne tripe pas non plus sur les Olympiques et les drapeaux. Je dois être neuroquelquechose, c’est la mode du surdiagnostic. Ils en parlaient à l’émission Découverte récemment (bisous, Charles !).

Je n’ai pas pris un avion depuis six ans et mon entourage commence à ressentir un malaise et à s’inquiéter pour moi. Dérive totalitaire ? Dépression souriante ? Membre d’Extinction Rebellion ? Je suis victime de flight shaming, mais à l’envers.

Le calcul est pourtant simple. Si, pour respecter les accords de Paris, on doit se limiter à 2 tonnes de carbone par année par personne, un simple vol aller-retour Montréal-Paris, ce sont 2 tonnes de CO2. Et je me luxe les globes oculaires lorsque je les entends dire qu’ils partent « longtemps » pour compenser ! Que tu t’envoles pour deux jours, deux semaines ou deux mois, tes 2-3-4 tonnes sont larguées pour longtemps. Que dire des compensations de type « planter un érable » ? La biologiste forestière Catherine Potvin nous avertissait déjà en 2023 de l’inutilité de cette pratique, qui aurait dû avoir lieu il y a 20 ans (voir le lien plus bas).

Faque, j’ai décidé de faire comme mon idole Valérie Plante, qui, depuis qu’elle n’est plus mairesse, se sert de son Instagram pour montrer son bikini tantôt au Brésil, tantôt en Colombie, et en toute conscience des impacts sur son bilan carbone. Vous autres, prenez vos Bixi l’hiver et remerciez le ciel que les pistes cyclables soient déblayées !

Lorsque j’ai réalisé que les deux porte-parole d’un mouvement écolo dont je tairai le nom prenaient l’avion et ne s’en cachaient même pas, j’ai eu un doute sur ma posture trop vertueuse. Les gens haïssent les petits parfaits, c’est connu. Jésus a fini sur la croix.

« Changer ses habitudes alimentaires, se chauffer moins, prendre le vélo plutôt que la voiture, ne pas prendre l’avion pour aller voir un proche expatrié… puis allumer la télé et voir sa popstar préférée aller dans l’espace. Dans ce contexte, comment ne pas être découragé dans ses efforts ? » Loïs Miraux, «Bon Pote», avril 2025

« Changer ses habitudes alimentaires, se chauffer moins, prendre le vélo plutôt que la voiture, ne pas prendre l’avion pour aller voir un proche expatrié… puis allumer la télé et voir sa popstar préférée aller dans l’espace. Dans ce contexte, comment ne pas être découragé dans ses efforts ? »

En plus, mon entourage se sent un peu honteux : les uns et les autres viennent me confesser leurs voyages en avion (je vais retrouver un ami au Japon, j’ai un congrès à Lisbonne, je me marie à Tulum, je vais voir ma vieille tante en Californie, j’ai une formation en Inde). Est-ce que j’ai une face de curé ? Vous direz trois « Je vous salue Marie » et un « Notre Père », pis on n’en parle plus.

By the way, je n’ai pas postulé pour la job de mauvaise conscience. Moi aussi, j’ai un amant semi-transi qui m’attend à Paris (merci pour les fleurs !), de la famille à Lyon, des amis aux quatre coins du globe (et sur la Lune bientôt, j’espère).

«  This is ground control to major Tom ! / You’ve really made the grade / and the papers want to know whose shirts you wear  » David Bowie, «Space Oddity»

«  This is ground control to major Tom ! / You’ve really made the grade / and the papers want to know whose shirts you wear  »

Je suis à deux clics de me trouver quelques reportages « urgents » en Floride, au Panama ou à Cuba l’hiver prochain. Et puis, un roman, ça s’écrit mieux dans la cabane de mon amie Céline au Costa Rica. La mondialisation de notre terrain de jeu est irréversible, j’en ai bien peur. Et la mauvaise foi plus forte que la survie.

Je vais faire sécher mon auréole sur la corde à linge ; la sécheuse est trop énergivore, mais moins qu’un vol Montréal-Cancun (une tonne de CO2). Je veux bien être cohérente, mais me faire haïr pour ça et finir en cible au club de tir local ? On ne m’érigera pas une statue devant les bureaux de la Chaire de tourisme Transat de l’UQAM pour ça.

Laquelle chaire nous apprenait la semaine dernière que 38 % des Québécois considéraient que les voyages étaient une dépense prioritaire en 2025, comparativement à 33 % il y a quatre ans. Et voyager plus vert est un concept en chute libre, de 27 % à 22 %. Les poubelles vont rester sur l’Everest, je le crains. On attribuait cette perte de motivation à l’influence américaine et aux vedettes… merci, Katy !

Désolée de ne plus me sacrifier afin d’inspirer le troupeau, après deux mois ma sinusite rêve d’air salin. Moi aussi, je veux vivre dans le déni et l’inconscience pour rejoindre le 1,52 milliard de déplacements à l’étranger qui ont pollué la planète en 2025. J’aime mieux me sentir coupable que détestée. Mais je me doute que ce sera un peu des deux.

Un jour, je prendrai peut-être un aller simple vers la Lune.

En attendant, vous savez ce qu’on dit sur Mars ? Quand le sage pointe la Lune, l’idiot regarde la fusée.

cherejoblo@ledevoir.com

Lu l’article du New Tork Times sur la captation de CO2 dans la bière, « There’s a New Place to Store Greenhouse Gases: In Your Beer ». Une microbrasserie teste le concept en Californie. Buvons un coup et sauvons les meubles !

Souri devant un sketch sur les voyages dans Kamikazes (une émission d’humour faite avec moins de moyens que le Bye bye). C’est grinçant…

Aimé le livre mi-essai, mi-récit de Soline Asselin, Voyage vers une fusée. Une fille décide de faire un road trip en camping vers Cap Canaveral, seule. L’aventure n’est pas ce qu’elle prévoyait, et elle nous amène sur toutes sortes de pistes avec elle et d’autres aventurières. Avec tous les regrets qui accompagnent parfois une aventure : « … j’aurais dû rester chez moi et explorer Google Street View. Ce voyage ne m’aurait rien coûté, n’aurait émis aucun carbone, j’aurais pu l’accomplir en robe de chambre. »

Relu un texte de 2023 sur nos forêts signé Alexis Riopel, qui a parlé avec la biologiste forestière Catherine Potvin. Ce qui est bien en écologie, c’est qu’on peut changer la date et tout demeure pareil ! Qui écoute ces scientifiques inquiets ?

Écouté le segment sur les répercussions écologiques de la mission Artemis II à l’émission Ça nous regarde du 7 avril dernier. Malgré les recherches que j’ai faites, la NASA reste secrète sur l’impact atmosphérique de ces missions. Quelques pistes générales ici.

Le média indépendant Bon Pote s’est intéressé aux dégâts atmosphériques du tourisme spatial l’année dernière. Excellent dossier avec une belle photo de Katy Perry : « Le tourisme spatial, c’est pire que ce que vous imaginez ».

Rire sur des sujets aussi délicats que la violence conjugale ou le patriarcat n’est peut-être pas la chose la plus évidente, surtout en ce moment. Et pourtant, Fanny, un excellent texte de Rébecca Déraspe, réussit à nous dilater la rate. Porté notamment par la fabuleuse comédienne Marie-Thérèse Fortin, il mérite le détour. La mise en scène est ingénieuse, le texte traite d’enjeux actuels et l’arrivée de la jeune Alice au sein de ce couple un peu popote va faire exploser les codes et enflammer les consciences. Le personnage d’Alice n’est pas franchement sympathique, mais la fougue de Fanny (Fortin) s’avère contagieuse. Et que dire des poissons dans l’aquarium ! Une véritable trouvaille. Jusqu’au 3 mai au théâtre La Licorne.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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