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Le syndrome de l’imposteur

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11.04.2026

Quand le chef et fondateur de la Coalition avenir Québec (CAQ), François Legault, entre dans l’antichambre du salon Rouge, en ce 15 novembre 2016, il se trouve en présence d’une rare concentration de leaders indépendantistes. Lucien Bouchard y est, comme Bernard Landry, François Gendron et moi, qui suis alors chef du Parti québécois (PQ).

Landry accueille Legault d’un mot sarcastique dont il a le secret, mais que mon souvenir n’a pas capté. L’avant-veille, le congrès de la CAQ avait fait modifier l’article 1 de sa constitution pour y indiquer que l’ensemble de son action devait se déployer à l’intérieur du Canada. Legault avait même déclaré être « fier d’être Canadien ».

Legault (que nous appelons tous « François »), à qui nous n’avons rien demandé, se met à s’expliquer. « Je ne voulais pas le dire, mais c’était dans le point de presse, et les journalistes ne me lâchaient pas. “Êtes-vous fier d’être Canadien ?” J’esquivais. Mais ils me l’ont redemandé deux, trois, quatre fois. Alors j’ai dû… »

Son récit est accueilli par un silence gêné. Il est en train de s’excuser auprès de sa vraie famille politique de son récent écart. S’attend-il à une absolution ? Il ne l’aura pas.

Lors de son dernier et excellent discours à l’Assemblée nationale, le premier ministre sortant a avoué avoir été pris du syndrome de l’imposteur, ce sentiment de ne pas être, à tort ou à raison, à la hauteur de la tâche. Dans le cas de François Legault, l’imposture décrit cependant un autre aspect de son aventure politique. Je ne le dis pas pour l’accabler, mais pour éclairer ce personnage, important, de notre histoire récente, ainsi que l’échange codé qui a eu lieu, le jour de son départ, entre lui et le chef du PQ.

Posons d’abord l’invariant sans lequel rien n’est intelligible : François Legault souhaite que le Québec devienne un jour indépendant. Des conseillers attestent que, certains jours de conflit avec Ottawa, l’indépendantiste perçait, en privé, sous le vernis de « l’autonomiste ». C’est parce qu’il a conclu qu’aucune majorité indépendantiste n’était envisageable dans l’avenir prévisible qu’il a choisi un autre chemin : « Si Lévesque, Bouchard et Parizeau n’ont pas réussi, qui sommes-nous pour penser y arriver ? » Avouons que la question est bonne.

Après 11 ans de vie politique au PQ, il en sort, à 52 ans, avec un stock inépuisé d’ambition pour lui et pour le Québec. Le texte fondateur de la CAQ constate à la fois l’impossibilité de réformer le Canada et l’impossibilité, pour l’instant, d’en sortir. Il n’y est donc pas question de faire « des gains » au sein du pays, mais plutôt de s’occuper d’autre chose. La période de pause varie. Il s’agit parfois d’une décennie, parfois d’un seul mandat. Il le dit en privé à ses amis souverainistes : il va redonner du tonus à l’économie pour qu’ensuite, ses successeurs mènent la barque jusqu’aux rivages du pays.

C’est pourquoi il refusera toujours de se dire « fédéraliste ». Les journalistes et ses adversaires politiques refusent cet entre-deux. Legault mesure l’immense problème de crédibilité que son passé péquiste lui cause dans l’électorat. Il doit compenser, voire surcompenser, ce qui le conduit à dire que s’il y avait un nouveau référendum, il voterait « non ». Cela met en difficulté des membres souverainistes de la coalition. Il ne le répétera plus.

Il fait une belle entrée électorale en 2012 en décrochant 27 % des voix, mais n’en obtient plus que 23 % aux élections suivantes, en 2014. Une défaite crève-cœur en 2015 mène Legault aux portes de la démission. En 2016, lui et sa garde rapprochée décident qu’il faut se brancher sur la fibre nationaliste québécoise et faire semblant qu’il est possible d’obtenir des gains au sein du Canada. Ils en font une liste de 21. Ils repeignent le logo multicolore de la CAQ en bleu. Ils enfourchent des thèmes identitaires qui les laissaient, jusque-là, plutôt froids. L’objectif est d’aspirer vers eux le vote péquiste. Cela va fonctionner et les porter au pouvoir en 2018.

Le chef intérimaire du PQ et vieil allié de Legault Pascal Bérubé aimait le torturer en lui demandant d’expliquer en quoi il était « fier d’être Canadien ». Mal à l’aise, Legault parlait vaguement de hockey et de programmes sociaux, mais chacun constatait que cette fierté avait la consistance de l’eau de vaisselle. À la longue, le chef caquiste allait se rabattre sur la seule vraie raison de sa désertion péquiste : il n’y a pas de majorité, en ce moment, pour la souveraineté.

Peut-on affirmer qu’il n’a jamais cru à la possibilité d’étendre les pouvoirs du Québec au sein du Canada ? La vérité historique montre que des gains sont possibles. René Lévesque, puis Robert Bourassa, a obtenu des pouvoirs en immigration, Lucien Bouchard en formation de la main-d’œuvre. Comme Jean Charest en santé, Legault a obtenu le droit de retrait avec compensation pour les garderies. Et négocié un arrangement par lequel le Québec est prépondérant dans le comité qui recommande au gouvernement canadien les nouveaux juges de la Cour suprême originaires du Québec. Mais 21 pouvoirs nouveaux ? Dont sept changements constitutionnels ? Le doute est permis.

Il a vraiment cru que quelques-unes de ses revendications pourraient se réaliser si les conservateurs fédéraux remplaçaient les libéraux. Son combat pour l’obtention de pouvoirs en immigration s’est échoué sur les récifs tranchants de la rigidité canadienne. Legault a jonglé avec l’idée de faire avaliser cette revendication par référendum. Il a remisé le projet sur la tablette des fausses bonnes idées. S’il avait cru que cette séquence pouvait déboucher sur la souveraineté, l’aurait-il déclenchée ? Un sondage avait indiqué à l’époque qu’un appui de Legault au Oui ne ferait nullement bouger l’aiguille.

Le discours que lui a adressé Paul St-Pierre Plamondon le jour de son départ a heurté les adeptes de l’obséquiosité, mais a sonné vrai aux oreilles du premier ministre. C’est qu’on ne peut pas faire la liste des réussites de François Legault sans établir le contraste avec le gouvernement libéral qu’il a remplacé. Quelle était l’ampleur du dédain émis par le gouvernement de Philippe Couillard à l’égard des questions identitaires ? Il a, à répétition, traité de xénophobes et d’intolérants ceux qui osaient s’interroger sur l’augmentation des seuils d’immigration ou qui demandaient le retrait des signes religieux pour les policiers et les juges. Après l’hiver national libéral, Legault a réhabilité la nation québécoise. Il faut le dire et le redire.

Ensuite, PSPP a déclaré : « Que retient-il de sa tentative de faire des demandes dans le Canada ? » Interrompu, il s’est justifié : « C’est une question qui est fondamentale pour la suite. Je vous pose la question, puis un jour, peut-être, peut-être aussi on pourra avoir une bière ensemble. » J’ai bien compris que les deux hommes se parlaient entre souverainistes. Et je suis certain qu’autour d’une bière, Legault aurait beaucoup à dire, y compris des propos aptes à choquer des commentateurs fédéralistes.

Legault a fait signe à ses députés d’applaudir le chef péquiste. Lui a donné une chaude accolade et lui a dit à l’oreille, selon le récit qu’il en a fait à TVA, qu’il comptait sur lui « pour continuer le débat pour défendre nos droits et nos valeurs, y compris la laïcité ».

Dans son propre discours, ensuite, Legault a repris la balle au bond. « Sur la question nationale, sur cette volonté de protéger notre identité, je pense que […] les objectifs du PQ puis de la CAQ sont proches. Ils ne sont pas très différents, les moyens sont différents. […] Il y a une phrase de Martin St-Louis, le coach du Canadien, qui résume bien ce que je pense : il faut prendre ce que la game te donne. Je n’irai pas plus loin que ça pour aujourd’hui. »

Plus loin, ce serait quoi ?

La game, ici, ne donnait pas de majorité souverainiste. Et elle ne donnait pas le pouvoir à un parti francophone qui n’enfourchait pas une revendication nationaliste. Le souverainiste Legault a dû s’adapter. D’abord en abandonnant le bateau péquiste, ensuite en abandonnant l’idée qu’on puisse faire l’impasse sur la revendication nationale.

Est-ce que cela fait de lui un imposteur ? Il est vrai qu’il a d’abord caché sa conviction souverainiste profonde. Mais il a tenu parole sur le fait que son action n’allait pas remettre en cause le lien canadien. Il a joué le rôle qu’il a jugé le plus utile à son ambition personnelle et à son ambition pour le Québec. On ne peut nier que les indicateurs économiques attestent d’un renforcement de l’économie québécoise sous sa gouverne. Il était venu pour ça. Sur le front identitaire, qui n’était pas sa tasse de thé avant 2016, il a fait bouger les lignes de façon plus remarquable encore et, là, a fait le maximum avec ce que la game lui a donné.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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