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Jacques Michel, dialogue d’outre-tombe

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13.03.2026

Le chansonnier Jacques Michel nous a quittés, sans prévenir. Cela m’a beaucoup attristé. J’ai donc résolu de l’interroger sur les raisons de ce départ, dans ce dialogue d’outre-tombe. Toutes les réponses sont de lui, je le jure. Toutes les questions sont de moi, je le jure aussi.

Jean-François Lisée : Pouvez-vous nous dire pourquoi nous avoir soudainement faussé compagnie, vous qui avez partagé nos vies si longtemps ?

Jacques Michel : J’voulais voir la lumière au bout du tunnel / Je me sentais coincé dans mon petit réduit / Je cherchais le chemin, je cherchais l’étincelle.

J.-F.L. : Vous alliez fêter, en juin, vos 85 ans. Vous ne vouliez pas tenir jusque-là, ou au-delà ?

J.-M. : Mon dinosaure est fatigué / Il demande à se reposer / Il m’a mené un peu partout / Et je lui dois déjà beaucoup / Pourtant j’aurais tellement aimé / Qu’il puisse encore me balader / Mais sa demande est justifiée.

J.-F.L. : Vous auriez pourtant fait un beau centenaire. Vous vouliez éviter de partir trop tard ?

J.M. : Avant l’inexorable / L’inévitable fin / Qui mène à Dieu ou diable / Ou qui ne mène à rien / Avant que d’en connaître / Le déchirant accord / Qui nous fige le corps / Et le cœur et la tête.

J.-F.L. : Vous pensez pouvoir dire que vous avez accompli votre mission sur Terre ?

J.M. : Je veux pouvoir me retirer / Sans avoir à me reprocher / D’avoir un jour baissé la tête / Je veux pouvoir me reposer / En léguant à mes héritiers / L’égalité que je nous souhaite / Depuis longtemps, depuis longtemps.

J.-F.L. : Vous avez beaucoup chanté le réveil, le nouveau jour, l’indépendance. Comment expliquer cette flamme ?

J.M. : L’avenir ne nous faisait pas peur / Suffisait d’y mettre le cœur / Sans jamais fléchir les genoux / Nous désirions par-dessus tout / Devenir « Maîtres chez nous ».

J.-F.L. : Je n’ose pas vous livrer le résultat des derniers sondages, mais que diriez-vous aux jeunes indépendantistes aujourd’hui ?

J.M. : Après notre double défaite / Le cœur en deuil, le cœur en miettes / Malgré le poids de notre peine, nous avons redit / « À la prochaine » / Tenir le coup / Malgré nos blessures et nos pertes / Garder notre esprit de conquête / Et refuser de disparaître.

J.-F.L. : Je sais que vous suiviez beaucoup la politique. Si les élections québécoises avaient lieu aujourd’hui, la Coalition avenir Québec ne ferait élire aucun député. Comment expliquer cette colère des Québécois ?

J.M. : Le temps des muselières / Se meurt à la fourrière / Le temps de mordre est arrivé.

J.-F.L. : Avec le recul, quel regard portez-vous sur votre jeunesse ?

J.M. : Debout sur mon cheval de bois / Je m’élançais à toute allure / Criant du haut de ma monture / Il me faut la tête des rois / Je remettais tout en question / Je prônais la révolution / Et la chanson était mon arme / Et je chantais le poing fermé / « Un nouveau jour va se lever ».

J.-F.L. : Vous semblez jeter un œil critique sur cette période.

J.M. : La musique originale / Profite aux multinationales / Même les chansons contestataires / Augmentent quand même leur chiffre d’affaires.

J.-F.L. : C’est glauque. Où alors trouver le salut ?

J.M. : La vérité m’échappe / Je n’en sais pas grand-chose.

J.-F.L. : Faites tout de même une suggestion.

J.M. : Partir pour ailleurs / Quelque part, n’importe où / Échapper aux croqueurs de tout / Coup dur ou coup d’foudre / Partir avant d’en découdre.

J.-F.L. : Croyez-vous qu’il y a une relève ?

J.M. : Jeunes et solides comme le roc / Et le moral gonflé à bloc / D’autres partiront pour la gloire / Remporter leur propre victoire.

J.-F.L. : Oui, mais ne trouvez-vous pas que les avis sont plus fragmentés qu’auparavant ?

J.M. : Chacun son refrain

J.-F.L. : Justement. Comment faire pour additionner les volontés ?

J.M. : N’oublie pas que ce sont les gouttes d’eau / Qui alimentent le creux des ruisseaux / Si les ruisseaux savent trouver la mer / Peut-être trouverons-nous la lumière.

J.-F.L. : Ne trouvez-vous pas cela essoufflant, à la longue ? Que manque-t-il ?

J.M. : Un peu d’air pour celui qui s’essouffle / Un peu d’air au coureur incommodé / Qui cherche son second souffle.

J.-F.L. : Et vous, maintenant que vous êtes un pur esprit, vous nous avez laissé vos chansons en héritage, mais allez-vous encore habiter nos consciences ?

J.M. : Je prendrai d’autres formes, d’autres tunnels, d’autres chemins / La route est perpétuelle, le voyage est sans fin.

J.-F.L. : Merci, Jacques Michel. Merci pour tout.

(Ces paroles sont tirées d’Un nouveau jour va se lever, Un peu d’air, Vodka Cola, Avant la fin de la fête, Passages, Le temps c’est d’l’argent, Tenir, Odyssée, Mon dinosaure est fatigué, Partir, Chacun son refrain, À la vie comme à la guerre.)

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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