Intense signal religieux
Combien de femmes musulmanes voilées étaient-elles prêtes à quitter leur emploi plutôt que de se conformer à la nouvelle loi sur la laïcité interdisant, pour les nouvelles embauchées, le port de signes religieux dans les services de garde et de soutien scolaires ? Les chiffres varient. En haut de la fourchette, « au moins 500 emplois » étaient menacés, seulement dans la métropole, selon l’Association montréalaise des directions d’établissement scolaire. Cette hémorragie a été évitée, grâce à l’assouplissement récent du règlement (traduction : l’État laïque a reculé). Mais, nous apprend-on, des centaines de cessations d’emploi sont à prévoir dans la grande région de Montréal.
J’écris à dessein « cessations d’emploi » plutôt que « congédiements », car l’employée voilée qui accepte la nouvelle règle et retire son voile pendant les heures de travail n’est nullement inquiétée. Mais l’information selon laquelle des centaines de ces femmes préfèrent perdre leur gagne-pain pour se conformer à une règle religieuse mérite examen. Le trouble dans lequel ce changement les plonge est réel et l’empathie est de mise. On souligne avec raison qu’il faut expliquer à des bambins pourquoi leur éducatrice ne sera plus là demain.
C’est à cause d’une loi. Oui. Mais ne faut-il pas leur dire aussi que cette femme choisit sa religion ? Qu’il est plus important pour elle de porter un signe qui, dans l’islam, signifie modestie et soumission de la femme ? Ce qui est paradoxal, car la résistance religieuse à la règle civile n’est ni modeste ni soumise.
Nous voilà en présence d’une preuve d’intensité du choix religieux parmi les musulmanes. Comment évaluer l’ampleur du phénomène ? Le seul jeu de statistiques disponible date de 2016, Environics ayant sondé plus 600 musulmans canadiens, dont 141 Québécois. L’échantillon québécois est petit, il faut donc y aller avec prudence. Il demeure néanmoins à peu de chose près conforme aux moyennes canadiennes.
Comme observé à l’époque, l’étude met en lumière un paradoxe : une communauté très attachée au Canada (83 % se disant « très fiers d’être Canadiens », contre 73 % pour la population générale), mais aussi très attachée à sa religion et se sentant souvent surveillée, sinon soupçonnée de déloyauté.
Ainsi, on en comprend que 56 % des musulmanes québécoises portent le voile. C’est davantage que les 37 % mesurés lors du sondage Environics précédent, en 2006.
Les musulmans québécois disent tirer leurs directives des imams locaux ou des autorités musulmanes canadiennes (29 %), plutôt que de leur famille (7 %) ou du Coran (5 %) — 49 % disent n’écouter que leur conscience. Il est donc utile de savoir si ces autorités les incitent à se plier aux lois locales ou plutôt à y résister.
Pour mémoire, les membres du clergé québécois œuvrant en éducation ou en santé ont longtemps eu l’obligation de porter leurs vêtements religieux. Le concile Vatican II, en 1965, a commencé à desserrer cet étau, puis au Québec, en 1972, prêtres, curés, frères et sœurs furent officiellement avisés qu’il leur était permis de porter un costume civil. Cela s’appliquait a fortiori aux croyants.
Dans l’univers musulman, on ne trouve pas une semblable permissivité. Dans son application la plus stricte, le port du voile est obligatoire et on ne peut l’enlever qu’en cas de grave nécessité. La croyante peut demander à son imam un avis écrit (une fatwa) qui lui permet d’enlever son voile au travail, mais dans des cas précis seulement, ainsi que le prescrivent généralement les avis donnés par les autorités musulmanes. Par exemple, si le revenu familial ne repose que sur ses épaules (ou en cas de violence). Mais on lui fait comprendre que cette dispense est temporaire et exceptionnelle. On lui conseille fortement de se trouver un autre emploi.
Même si son imam lui donne un avis favorable, la décision de retirer le voile repose sur la croyante, m’explique la présidente de la section montréalaise du Conseil canadien des femmes musulmanes, Samaa Elibyari. Elle « assume la pleine responsabilité de ce choix devant Dieu ». Bref, elle prend le risque qu’Allah n’apprécie pas sa décision. Notons que la possibilité même d’obtenir ces avis n’est ni publicisée ni encouragée, mais connue des fidèles.
Nous sommes donc en présence d’une religion qui, loin d’évoluer avec la société ou de tenter de concilier les impératifs religieux et civils, encourage au contraire ses ouailles à se soustraire à la volonté majoritaire de faire régner la neutralité au sein de l’État.
L’étude d’Environics ayant testé un certain nombre d’affirmations, cela nous permet de mesurer, à grands traits, l’intensité des convictions de nos concitoyens musulmans.
Par cercles concentriques, parmi les répondants québécois, on découvre ce qui suit :
— 65 % estiment que les musulmans devraient avoir le droit de prier dans les écoles publiques ;
— 47 % s’identifient d’abord comme musulman, ensuite comme Canadien (12 %) ou membre de leur « groupe ethnique ou culturel » (6 %), ou également pour chaque identité (31 %). Par comparaison, dans une étude séparée, de 2025, 4 % des Québécois francophones et 10 % des anglophones se sont identifiés d’abord à leur religion plutôt qu’au Québec, au Canada ou à leur langue ;
— 50 % estiment qu’on devrait pouvoir recevoir des services publics en portant le voile intégral (niqab) ;
— 46 % estiment qu’une femme portant le niqab devrait pouvoir participer ainsi à une cérémonie de citoyenneté ;
— 46 % vont à la mosquée au moins une fois par semaine (36 % en 2006), et 38 % n’y vont presque jamais ;
— 40 % estiment que « l’homosexualité ne devrait pas être acceptée par la société » ;
— 61 % estiment qu’il n’est pas possible d’être à la fois musulman pratiquant et gai ;
— 33 % (et 33 % des femmes musulmanes canadiennes) sont d’accord pour dire que « le père dans la famille doit être le maître dans sa maison ».
Il serait extrêmement utile de savoir, en 2026, où en sont ces convictions, et de les tester auprès d’un échantillon plus important de musulmans québécois.
Reste que le portrait d’ensemble est instructif. Parmi les quelque 400 000 Québécois qui s’identifient comme musulmans, un bon tiers affichent un haut niveau d’intensité de leur foi religieuse, allant jusqu’au vœu d’appliquer la charia à la vie familiale. Il n’y a pas de raison de penser que cela va changer dans l’avenir prévisible. Le cordon sanitaire laïque que la majorité québécoise souhaite établir autour de ses écoles et de son État est donc un vrai choc de conviction. L’espoir d’évolution des autorités religieuses musulmanes est vain. Il n’arrivera pas. Il n’y aura pas, de leur part, d’accommodements. C’est, à mon humble avis, une honte. Mais il faudra s’y faire.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
