Il est grand temps qu’on voie enfin les gens plus petits que soi
On le sait, de plus en plus de gens peinent à se loger et à se nourrir et il devient impératif d’agir. Nos discours ont beau être beaux, ils ne valent rien si la trajectoire du boomerang nous revient toujours en pleine face ! Et pour l’heure, les hausses du salaire minimum et du salaire moyen ne suffisent plus pour empêcher la progression de la pauvreté. Mais quelle sorte de frein faudrait-il inventer pour endiguer celle-ci ? Deux changements me viennent à l’esprit pour changer la donne, du moins en partie.
Primo, modifier l’actuelle règle de calcul du salaire minimum annuel. Notre société a le devoir de donner un minimum respectable à tous ses citoyens.
Secundo, un élément passe souvent inaperçu alors qu’il joue pourtant le premier rôle. Mais il est si présent dans notre quotidien qu’on ne le voit même plus !
Prenons cet exemple fictif. C’est le temps des augmentations de salaire. Les préposés et les enseignants d’un milieu scolaire en sont avisés soit par le syndicat, soit par le patron. Ils apprennent que leur salaire sera augmenté respectivement de 5 % la première année, puis de 2 % et de 3 % les années subséquentes, et ce, pour les deux classes d’employés. De prime abord, on pourrait croire que toutes deux sont traitées avec égalité. Or, lorsque les pourcentages se transforment en montant d’argent, tadam !, la réalité est tout autre !
Présenter les hausses salariales avec les seuls pourcentages est une habitude cependant si ancrée qu’on en oublie ses répercussions sur les bas salariés, même dans les milieux syndiqués ! La réalité de la rue nous rappelle douloureusement à l’ordre et il devient impératif de changer la donne.
Un rayon de soleil pourrait naître au milieu de cette noirceur grâce à une nouvelle loi de l’Assemblée nationale (inventée par moi). Elle pourrait ressembler à quelque chose comme ceci : « Dorénavant, les employeurs devront dresser un tableau comparatif “Augmentation du salaire en pourcentage par rapport à somme équivalente en dollars”, ou “% c. $”, pour chaque tranche de salaire de 10 000 $ ou 20 000 $, et cela, pour chacune des classes travaillant dans la même entreprise. Ces informations devront être affichées dans un endroit accessible à tous. »
De plus, les médias devraient eux aussi combiner ces deux formules afin de mieux sensibiliser les citoyens à cette réalité ! Et, ma foi, au vu des difficultés d’apprentissage qui ont doublé en deux décennies (lire à ce propos l’article du 23 août 2025 de J.-F. Venne « Plusieurs obstacles ralentissent l’éducation inclusive »), il se pourrait que l’article de Gérin-Lajoie soit consulté plus d’une fois par les petits salariés, contents d’être mieux outillés pour négocier !
Les tableaux suivants montrent l’écart progressif des salaires, et ce, malgré une augmentation identique en pourcentage. Comme quoi les pourcentages changent vite de visage lorsque convertis en dollars.
A. Pour un salaire minimum de 30 000 $ en 2026. La première année, le nouveau salaire se lit 31 500 $ (30 000 $ x 1,05 %) ; la deuxième année, il se lira 32 130 $ (31 500 $ x 1,02 %) ; la troisième année, il se lira 33 094 $ (32 130 $ x 1,03 %). À terme, le salaire de 2029 représente 10,31 % du salaire de 2026, soit une somme additionnelle de 3094 $.
Ces mêmes pourcentages d’augmentation de salaire (5 % la première année, 2 % la deuxième année et 3 % la troisième année) ont les effets suivants sur des salaires supérieurs.
B. Pour un salaire de 75 000 $ en 2026. La première année, il se lira 78 750 $ (75 000 $ x 1,05 %) ; la deuxième année, il se lira 80 325 $ (78 750 $ x 1,02 %) ; la troisième année, ce sera 82 735 $ (80 325 $ x 1,03 %). À terme, le salaire de 2029 représente 10,31 % de celui de 2026, soit une augmentation de 7735 $.
C. Pour un salaire de 150 000 $ en 2026. La première année, il se lira 157 500 $ (150 000 $ x 1,05 %) ; la deuxième année, il sera de 160 650 $ (157 500 $ x 1,02 %) ; la troisième année, ce sera 165 470 $ (160 650 $ x 1,0 %). À terme, le salaire de 2029 représente 11,03 % de celui de 2026, soit une augmentation de 15 470 $.
La plupart du temps, c’est avec seulement les pourcentages qu’on présente les hausses de salaire. Et la disparité entre pourcentage et dollars fait réaliser combien elle est la source première de nos inégalités. Accepter de trop hauts salaires creuse l’abîme des moins nantis. Et Dieu sait combien l’augmentation de salaire de 3094 $ du bas salarié après trois ans demeure loin des augmentations des deux autres classes, soit 7735 $ et 15 470 $. Et pourtant, n’est-ce pas le moins nanti qui devrait recevoir plus d’argent pour se nourrir et se loger ?
L’explosion de la pauvreté qui frappe notre société, c’est nous qui la créons, pas le voisin ! Gageons aussi que, dès l’instant où les tableaux comparatifs s’afficheront dans les entreprises, la longueur de la file aux soupes populaires diminuera d’autant.
En conclusion, quel ventre devrait recevoir le plus d’argent, celui qui crie ou celui qui est plein ? Qui paie un loyer et qui l’empoche avec des bénéfices, en soustrayant les paiements hypothécaires ? Qui gratte les fonds de tiroirs pour payer l’augmentation de loyer, de loin supérieure aux dépenses immobilières ? Qui empoche le gain en capital lors de la vente immobilière ? Et, SVP, cessons de dire que la fixation des loyers suit l’offre et la demande, car cette donnée ne devrait même pas être considérée !
Par contre, ce qu’on sait, c’est que plus on permet aux riches de s’enrichir, plus les pauvres s’appauvrissent. L’écart entre les bas et les hauts salariés est beaucoup trop grand. Qu’attendons-nous pour renverser la vapeur ? Le jour où l’on protégera mieux les moins nantis, peut-être qu’on pourra greffer cette strophe de mon cru à la fin de la chanson de Ginette Reno Un peu plus haut, un peu plus loin. « C’est beau, c’est beau / Si tu voyais les Québécois, au fond là-bas / C’est beau, c’est beau / C’est beau / Les gens, plus petits que soi / Enfin, on les voit ! »
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