Habiter le soupçon
Il y a des blessures collectives que l’on recouvre de prudence, de nuances et de débats sémantiques, comme si le soin apporté à contourner les mots pouvait atténuer ce qu’ils tentent de désigner. Pourtant, aucune précaution du langage ne suffit à empêcher la réalité de remonter à la surface. Elle revient, obstinée, dans les témoignages, les statistiques, les enquêtes publiques et, parfois, dans une nouvelle qui nous oblige à suspendre un instant le récit rassurant que nous entretenons sur nous-mêmes.
Cette semaine, 16 policiers du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) du poste de quartier 39 ont été sanctionnés à la suite d’allégations de comportements racistes et discriminatoires envers des citoyens de Montréal-Nord. J’ai lu cette nouvelle avec le cœur serré. Non pas parce qu’elle m’a surprise, mais précisément parce qu’elle ne m’a pas surprise. J’aurais voulu éprouver l’étonnement. J’aurais voulu qu’une telle nouvelle soit si étrangère à notre imaginaire collectif qu’elle en devienne presque impensable. Or, pour trop de personnes noires et arabes, elle s’inscrit plutôt dans une mémoire familière.
Je suis arrivée au Québec enfant. J’y ai grandi, j’y ai étudié, j’y travaille aujourd’hui et j’y élève mes enfants. J’aime profondément ce Québec qui m’a appris sa langue, qui m’a offert des rencontres décisives et qui continue, malgré ses contradictions, d’incarner à mes yeux une promesse d’égalité et de solidarité. C’est précisément parce que je me sens liée à cette société par autre chose qu’un simple contrat de citoyenneté que je refuse de détourner le regard........
