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Gouverner sans convaincre, chronique d’une obsolescence annoncée

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08.04.2026

Nous sommes en l’an de grâce 2026. Les machines n’ont pas pris le pouvoir. Pas encore, Sarah Connor. Mais elles observent. Elles apprennent. Et surtout, elles exécutent. Pendant ce temps, le politique, lui, recycle. Les mêmes partis. Les mêmes réflexes pavloviens. Les mêmes lignes de fracture usées jusqu’à la corde — fédéralistes contre souverainistes, identité contre économie, peurs contre promesses.

On ne gouverne plus. On rejoue. Le charme et l’efficacité en moins.

Et pourtant, les chiffres, eux, ne jouent plus. Selon une série d’enquêtes nationales compilées en 2025, seulement 17 % des Canadiens déclarent faire confiance aux politiciens, tandis que plus de 80 % s’inquiètent de l’influence des lobbys et des arrangements opaques. Dans le même temps, à peine un tiers des citoyens accordent encore une réelle confiance aux institutions politiques comme le Parlement.

Autrement dit : le système tient. Car il doit tenir, faute d’autre option. Mais il ne convainc plus. Et le Québec n’échappe pas à cette érosion.

Une étude récente indique que 65 % des Québécois estiment que leur confiance envers le gouvernement provincial a diminué au cours de la dernière décennie. Dans le même mouvement, les préoccupations dominantes ne sont plus tant idéologiques, mais existentielles : logement, inflation, stabilité économique, avenir professionnel, études du petit John…

Le politique parle encore de récit. La société, elle, parle de survie fonctionnelle. C’est là que la fracture devient dangereuse. Car à force de ne plus répondre aux attentes les plus élémentaires, le politique ne se contente pas de décevoir. Il se déclasse. Il perd sa fonction première : arbitrer, décider, exécuter.

Et dans tout système, lorsqu’une fonction n’est plus remplie, elle est remplacée. Un jour, à terme. C’est une loi simple. Presque mécanique. D’abord par des experts. Puis par des technostructures. Puis, potentiellement, par des systèmes. Skynet l’avait bien compris, et James Cameron ne s’était pas trompé.

La question, qui relevait encore de la science-fiction il y a quelques années, devient aujourd’hui juridiquement et politiquement concevable : le jour où l’électeur jugera qu’un algorithme est plus compétent, plus constant et moins coûteux que ses élus — que restera-t-il du politique ?

La question choque. Elle devrait surtout inquiéter. Car derrière elle se cache une inversion vertigineuse. Le danger de l’intelligence artificielle n’est peut-être pas qu’elle devienne incontrôlable, mais qu’elle devienne plus fiable que ceux qui gouvernent.

Plus constante. Plus cohérente. Moins perméable aux intérêts particuliers. Plus fidèle, au fond, à la promesse initiale. Électorale. Non pas plus légitime, mais plus prévisible dans l’exécution. Et dans une démocratie fatiguée des promesses non tenues, la prévisibilité devient une vertu cardinale.

Pendant ce temps, que fait le politique ? Il continue de segmenter l’électorat, d’activer des peurs résiduelles, de rejouer des antagonismes anciens comme si la société n’avait pas changé. Mais elle a changé. Elle ne demande plus qu’on la convainque. Elle demande qu’on livre. Des taux qui baissent. Un travail digne. Un logement accessible. Une stabilité minimale.

Rien de révolutionnaire. Rien d’idéologique. Juste du fonctionnel. Et c’est précisément ce que le système semble incapable de garantir.

Les élections de 2026 ne résoudront probablement pas cette tension. Elles la confirmeront. Car le véritable enjeu n’est peut-être déjà plus de savoir qui gouvernera demain. Mais de déterminer si, à force de ne plus tenir parole, le politique n’est pas en train de créer les conditions de sa propre obsolescence.

Et si cela devait arriver, ce ne serait pas un soulèvement des machines. On a longtemps redouté un scénario à la Terminator, où les machines s’imposeraient par la force. Le véritable tournant pourrait être bien plus banal : que nous choisissions nous-mêmes de leur confier ce que le politique n’assume plus.

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