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Jeux d’hiver 2030 dans la tourmente, signe d’une démocratie bafouée

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10.03.2026

L’édition de Milan-Cortina des Jeux olympiques d’hiver vient juste de s’achever — les épreuves paralympiques battent leur plein — et annoncent la passation aux Alpes françaises, qui accueilleront la XXVIe Olympiade, en 2030. L’enthousiasme de Fabrice Pannekoucke et de Renaud Muselier, présidents respectifs des régions Auvergne-Rhône-Alpes et Sud-Provence-Alpes-Côte d’Azur, recevant le drapeau olympique lors de la cérémonie de clôture à Vérone, avait « quelque chose » de grotesque. Et même de pathétique, une fois rapporté à la crise de gouvernance ubuesque que traverse l’organisation et qui ne pouvait pas connaître pire caisse de résonance que ce théâtre médiatique planétaire.

Ces deux derniers mois, le Comité d’organisation des Jeux olympiques et paralympiques (COJOP) des Alpes françaises, présidé par Edgar Grospiron, a enregistré les démissions de la directrice des opérations, du directeur de la communication, du président du comité des rémunérations et, le 25 février, le départ brutal du directeur général. La gouvernance est décimée. Seule tête encore visible : celle de l’ancien champion de ski de bosses Grospiron, dont l’avenir est compté. Il avait été désigné il y a juste un an après que le favori, le champion de biathlon Martin Fourcade, avait décliné l’offre, découragé par les dissensions éruptives entre les deux régions.

L’organisation des JO 2030 est — déjà — un fiasco. À quatre ans de l’événement, la carte des sites n’est toujours pas arrêtée, la « guerre des territoires » fait rage entre le Comité et certaines stations de sports d’hiver et collectivités, l’état de la dette et du déficit publics du pays est funèbre, l’insécurité politique et le crépuscule présidentiel d’Emmanuel Macron entravent la fluidité décisionnelle, la collecte des partenariats privés est un désastre — près de 600 millions d’euros (945 millions $CA) sont espérés, mais, pour l’heure, aucune entreprise ne veut associer sa réputation à une catastrophe écologique inéluctable et à un COJOP moribond.

Et à l’aune de ce qui est advenu en Italie — le budget initial de 1,55 milliard d’euros (2,4 milliards $CA) a bondi à 5,7 milliards (8,9 milliards $CA), supporté par les pouvoirs publics —, personne ne croit que l’enveloppe annoncée de 2,1 milliards d’euros (3,3 milliards $CA) sera tenue.

Quant au fameux « héritage olympique », s’il devait s’avérer fructueux pour les acteurs — propriétaires de logements, d’hôtels, de commerces — déjà fortunés des sites retenus, il est difficile d’en déchiffrer la plupart des volets. À part le « ridicule spectaculaire ». Ainsi, la brûlante Côte d’Azur niçoise hébergera les infrastructures de… glace (patinage et hockey) — facturées 218 millions d’euros (350 millions $CA).

L’édition italienne devrait servir d’exemple. Derrière l’euphorie du triomphe sportif se terre une autre réalité : outre l’incurie budgétaire, des infrastructures ferroviaires et terrestres inachevées, d’importantes répercussions écologiques, des problèmes de mobilité insolubles. Et l’assurance prochaine d’un surtourisme délétère. Les stations françaises déjà nanties et suréquipées ont-elles besoin d’un stock supplémentaire de (riches) consommateurs débarquant depuis le Brésil en jets privés ?

Pratiques inqualifiables

Ce chaos parachève un processus qui trouve son origine aux racines du projet. La manière dont les deux présidents de région, Laurent Wauquiez (Les Républicains, LR) — qui, après avoir été élu à l’Assemblée nationale en juillet 2024, a laissé le fauteuil à son « poulain » Fabrice Pannekoucke — et Renaud Muselier (Renaissance et ex-LR), avaient porté la candidature commune des Alpes françaises est un modèle d’avanie à l’égard de la démocratie et de la vérité écologique et environnementale. Les conditions dans lesquelles ils se sont arrogés le projet et l’ont converti en intérêt politique personnel, l’opinion publique manipulée à coups de sondages fallacieux, les rapports critiques de la Cour des comptes bafoués, les oppositions politiques et citoyennes dénigrées, les puissants lobbys partisans mobilisés, des pressions et chantages exercés sur les voix discordantes et dissidentes, tout cela témoigne d’une funeste pratique de la démocratie.

La façon dont la question environnementale, elle-même synthèse d’innombrables incohérences, questionnements, défis, a été considérée dès la genèse relève du scandale, lui aussi a-démocratique. Depuis deux ans, personnalités scientifiques, universitaires, journalistes et mouvements associatifs font la démonstration de l’ineptie, de l’anachronisme et de la dangerosité financière et écologique du chantier olympique, mais leur crédit et leur audience font face à une redoutable armée.

Preuve imparable du déni de démocratie : la Convention d’Aarhus, instance onusienne, a jugé recevable le recours d’associations fustigeant le déficit de consultation des citoyens et exigeant l’organisation d’un débat public. Une première.

Les deux missions d’inspection qui viennent d’être lancées, l’une à l’initiative du COJOP en lien avec le Comité international olympique, l’autre du ministère français des Sports, ne devraient pas changer « grand-chose », si ce n’est fournir dans l’immédiat de quoi résoudre le « problème Grospiron ». Le venin s’est répandu en profondeur, il s’est diffusé dans les interstices, et il est trop tard pour trouver l’antidote magique qui sauvera les JO 2030 de la pétaudière managériale, du fatras de la gouvernance, du délire financier et du vertige écologique. Un bel exemple de l’époque politique : le mépris pour la démocratie.

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