Retour sur le futur
Au début des années 1970, trois jeunes universitaires québécois, Pierre Lamonde, Pierre-André Julien et le signataire de ces lignes, mettent sur pied le Groupe de recherche sur le futur avec la prétention d’établir une école québécoise de prospective et ainsi se distinguer des recherches américaines à la Herman Kahn. À l’été 1976, ils publient, Québec 2001. Une société refroidie. Avec plus de 10 000 exemplaires vendus, le livre connaît un succès inattendu.
Il faut dire qu’au milieu des années 1970, le pessimisme généralisé n’avait guère eu de difficultés à remplacer l’optimisme béat des années 1960. Souvenons-nous qu’à l’époque, il s’en trouvait plusieurs pour prédire que la population du Québec atteindrait les 10 millions avant l’an 2000 et que la société des loisirs imposerait de « rationner » le travail rémunéré à quelque 20 heures par semaine pour les heureux élus.
S’il est une « annus horribilis » durant la décennie 1970-1980, c’est bien celle de 1973. Le 17 octobre 1973, les pays de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) décident d’augmenter de 70 % le prix de référence du pétrole brut et de réduire de 5 % par mois leur production. C’est le début des files d’attente aux stations-service et de l’anxiété sur les approvisionnements futurs.
Malgré tous les beaux discours (les mêmes qu’aujourd’hui) sur notre hydroélectricité, cette fébrilité énergétique n’épargna pas le Québec. Pas plus d’ailleurs que la saga entourant l’affaire du Watergate. À l’époque, on se demandait quel impact cette crise pourrait bien avoir sur le Québec. Appelé à lui succéder, à l’été 1974, Gérald Ford ne trouva rien de mieux que de consacrer sa première décision à le gracier et à ordonner au ministère de la Justice de lui transférer la propriété exclusive de tous les enregistrements détenus par le ministère dans cette affaire. C’est un peu comme si on avait confié d’abord à Jeffrey Epstein et ensuite à Ghislaine Maxwell tous les courriels rassemblés au cours des dernières années. Comme quoi, Donald Trump n’a pas tout inventé….
Pendant ce temps, le Québec connaissait lui aussi un choc politique. Voulant profiter de l’état de désorganisation des partis d’opposition, le premier ministre Bourassa avait choisi de déclencher une élection surprise le 29 octobre 1973. Il espérait profiter de l’emprisonnement des trois chefs syndicaux (CSN, FTQ, CEQ) condamnés à une année d’incarcération pour leur rôle dans la grève générale déclenchée quelques mois plus tôt.
Il avoua par la suite avoir été lui-même surpris des résultats. Et quelle surprise ce fut : avec 102 circonscriptions sur 110 et 55 % du vote populaire, le Parti libéral obtenait un score digne de l’Albanie de l’époque. Bien qu’ayant fait passer son pourcentage du vote de 25 % à 30 %, le Parti québécois se trouvait quant à lui avec seulement six députés, un de moins qu’en 1970, avec en prime la défaite de son chef, René Lévesque, et même celle de sa nouvelle « recrue », M. Jacques Parizeau.
Il faut dire qu’entre 1970 et 1973, Robert Bourassa avait pris soin de réformer la carte électorale, mais sans toucher au mode de scrutin. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’au lendemain du scrutin, les forces du changement avaient la mine basse au Québec. Heureusement, 1973, c’est aussi l’année où le Canadien allait gagner l’une de ses cinq coupes Stanley de la décennie. On a les bonnes nouvelles qu’on peut.
Et les choses ne firent que s’envenimer. En 1974, le gouvernement libéral trouve le moyen de mécontenter tout le monde avec une loi linguistique, la loi 22, qui faisait certes du français la langue officielle du Québec, mais en reconnaissant l’accès à l’école anglaise. En mars 1974, un conflit syndical sur le chantier de la Baie-James ferme le chantier pendant plusieurs semaines tout en causant des dommages évalués à 30 millions de dollars.
Et puis, il y avait les Olympiques. Dès 1974, on ne donnait pas cher de la capacité du Québec à livrer les installations à temps, sans compter les coûts faramineux de tout l’exercice. Bref, au moment de la publication de Québec 2001, le prétendu modèle québécois (on en parlait déjà à l’époque) n’allait pas bien du tout, et l’incompétence du gouvernement Bourassa risquait de l’achever. Et puis, vint l’élection du Parti québécois.
Le Québec de 2001 que nous décrivions s’appuyait sur une dizaine de tendances de fond, qui, toutes, sauf peut-être celle sur la réduction du temps de travail, se sont trouvées confirmées par la réalité de 2001. Cette liste, ne l’oublions pas, date de 1976. Par contre, la regarder avec les yeux de 2026 n’est pas sans intérêt.
1. Le vieillissement de la population et une faible croissance démographique.
2. Une augmentation lente du PIB et des inégalités économiques qui perdurent.
3. Une certaine réduction de temps de travail.
4. Une main-d’œuvre féminine en croissance.
5. Une plus forte scolarisation des travailleurs.
6. Le maintien du capitalisme libéral et l’extension des rapports marchands.
7. Une idéologisation et une polarisation accrue de la société.
8. Une extension de la participation et la multiplication des groupes d’intérêts.
9. Une difficile implantation de la préoccupation écologique.
10. Une question nationale qui continue de se poser.
On nous reprocha fortement ce pessimisme, surtout après la victoire électorale péquiste de novembre 1976. Bref, nous aurions été incapables de voir que le « Grand Soir » se dessinait à l’horizon. Et nous de rappeler la conclusion de notre livre, à savoir que rien dans le contenu économique, politique, démographique ou sociétal de l’analyse « ne saurait être qualifié de catastrophique ».
En fait, aucun des traits de ce Québec post-industriel ne l’accule à l’apocalypse. Nulle part n’avons-nous été forcés de conclure, à partir des tendances suggérées, que le Québec manquait de disparaître en tant que société francophone distincte en Amérique du Nord. « Il n’est pas question de fusion dans le grand tout américain ni dans le creuset canadien. Il y aura encore une collectivité francophone en l’an 2001, celle-ci aura amélioré son niveau de vie et elle sera animée par des institutions sociales qui lui assureront un certain degré d’autonomie et même d’originalité. »
Même l’idée de se donner un projet collectif n’a pas été abandonnée, disions-nous. Elle continue de faire partie du domaine du possible et même du souhaitable. Par contre, nous semblait-il, on jurerait que « les Québécois se sont donné pour projet d’attendre le jour où ils décideront d’un projet ».
Les analyses passent, les analystes aussi, mais certaines conclusions ne se démodent jamais.
Heureusement, il y a la course à la chefferie de la Coalition avenir Québec.
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