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Le néomercantilisme politique de Trump

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04.03.2026

Du dossier iranien aux pressions tarifaires, la pratique internationale de Donald Trump continue de dérouter les grilles d’analyse. Le 47e président des États-Unis échappe largement aux catégories généralement reconnues par les observateurs et la science politique.

Donald Trump est-il un libéral ? Que nenni. Il se montre ouvertement méfiant à l’égard des organisations multilatérales, traite l’ONU avec désinvolture, menace périodiquement l’OTAN et aborde les accords commerciaux comme de simples rapports de force renégociables. Il est clair qu’il ne s’inscrit pas dans le courant libéral.

Constructiviste, alors ? L’objection peut sembler tentante, notamment à la lumière du slogan « Make America great again », qui mobilise indéniablement un imaginaire national. Mais, chez Trump, cette dimension identitaire demeure largement subordonnée à une logique plus instrumentale. Il ne raisonne ni en termes de normes ni en termes de construction patiente d’ordres symboliques durables.

Réaliste ? La réponse demeure moins tranchée. S’il partage avec les réalistes une certaine appétence pour les rapports de force, sa pratique du pouvoir demeure erratique, profondément transactionnelle et insuffisamment structurée sur le plan doctrinal pour relever pleinement de cette tradition. Il faut peut-être alors déplacer le regard et proposer, pour ce trublion présidentiel, une catégorie d’analyse plus adéquate.

Pourquoi ne pas parler de néomercantilisme politique ? Par « néomercantilisme », on entend ici le retour, sous des formes contemporaines, d’une logique connue entre le XVIe et le XVIIIe siècle : la conception des échanges internationaux comme un jeu fondamentalement compétitif, où le gain de l’un tend à se traduire par la perte de l’autre.

Dans cette perspective, la puissance se mesure d’abord à l’avantage matériel arraché aux partenaires. Si le libéralisme politique s’est historiquement nourri des théories économiques issues des Lumières, rien n’interdit qu’une telle matrice économique puisse, à l’inverse, structurer une manière de lire le monde politique.

Or, chez Donald Trump, la logique transactionnelle saute aux yeux. Les alliances deviennent renégociables, les accords commerciaux se réduisent à des rapports de gains relatifs et la politique étrangère tend à être envisagée comme une série de deals successifs plutôt que comme l’architecture d’un ordre international stable.

On en a vu une illustration particulièrement nette dans le dossier iranien, dans lequel la Maison-Blanche a alterné ouvertures diplomatiques et menaces de représailles, rappelant que, chez Trump, la négociation avance rarement sans démonstration préalable de force.

Ce néomercantilisme politique ne se limite pas à une préférence pour le deal. Il s’accompagne d’une pratique du pouvoir fondée sur la pression, l’incertitude et la démonstration ponctuelle de force. Tarifs brandis, puis modulés, menaces suivies d’ouvertures, escalades verbales rapidement converties en négociations : la méthode Trump déroute précisément parce qu’elle brouille la lisibilité stratégique.

Cette imprévisibilité n’est pas sans effets. En maintenant ses partenaires dans une zone d’incertitude permanente, le président américain réactive, volontairement ou non, une logique de politique du bord de l’abîme, dans laquelle la crédibilité se mesure moins à la stabilité des engagements qu’à la capacité de pousser l’adversaire au bord du point de rupture.

Cette posture n’est pas entièrement improvisée. Trump a été marqué par la culture de la lutte professionnelle et par l’influence déterminante de l’avocat Roy Cohn, qui lui aurait très tôt inculqué une règle simple : ne jamais concéder ni reconnaître la défaite, tout en cherchant constamment à reprendre l’initiative. Dans cette logique, la politique cesse d’être un art du compromis pour devenir une scène d’affrontement permanent.

Il y a toutefois une dimension supplémentaire. Sans relever du constructivisme au sens doctrinal du terme, la pratique trumpienne du pouvoir comporte une forte dimension performative. Trump met en scène le rapport de force autant qu’il le négocie. Gestuelle appuyée, rhétorique d’affrontement, cravate rouge devenue signature visuelle, tout concourt à construire un ethos de lutteur outrancier dans lequel il occupe le rôle du champion défié par des adversaires qu’il caricature. Cette dramaturgie politique, qui trouve un écho évident dans sa base électorale MAGA, contribue à durcir encore la logique transactionnelle qui structure son action.

Au-delà du style et de la transaction, ce que sa pratique du pouvoir contribue à normaliser, c’est un durcissement du système international lui-même. À force de traiter alliances, accords et institutions comme des instruments provisoires plutôt que comme des cadres stabilisateurs, la présidence Trump participe, qu’elle le veuille ou non, à une réhabilitation d’une lecture plus hobbesienne des relations internationales. Dans un tel univers, la prévisibilité des engagements se fragilise et un rapport de force plus brut, parfois presque darwinien, revient sur le devant de la scène.

Trump serait-il, à son corps défendant, l’architecte involontaire d’une nouvelle grille d’analyse en relations internationales, celle du néomercantilisme politique ? À bien y penser, on viendrait à croire que la proposition n’est peut-être pas aussi saugrenue qu’elle en a l’air.

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