Pétrole contre mollahs
La guerre contre l’Iran sera-t-elle de courte ou de longue durée ? De la réponse dépend la stabilité de l’économie mondiale. Pour l’heure, le détroit d’Ormuz, passage critique pour les exportations de pétrole, demeure sous haute tension.
Qu’il est déroutant d’entendre Donald Trump. Après que 16 navires commerciaux eurent été attaqués dans les deux dernières semaines, sachant que l’Iran n’est pas à court de mines et de drones pour attaquer la voie maritime, le président des États-Unis a demandé à la marine civile de faire preuve de courage et de s’engager dans le détroit d’Ormuz. Il demande en substance aux équipages de risquer leur vie et leur cargaison pour entretenir la double illusion de sa victoire et de la stabilité du marché du pétrole.
Au moment de lancer l’attaque contre l’Iran, avec leur allié israélien, les États-Unis n’ont pas anticipé le dommage potentiel au commerce et à l’économie mondiale. Le détroit d’Ormuz est présentement paralysé, et les prix du pétrole ne cessent d’augmenter. Ces perturbations provoquent un effet d’entraînement immédiat dans le portefeuille des citoyens américains. Le prix à la pompe a grimpé de 23 % depuis un mois, pour se situer à 3,63 $ le gallon. Le coût des billets d’avion, des ressources et des aliments est aussi appelé à augmenter. L’inflation reprendra de plus belle — si ce n’est pas la stagflation, ce cocktail insidieux fait d’inflation et de stagnation de la croissance économique.
Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), l’économie mondiale subit « la plus importante perturbation » de l’approvisionnement en pétrole de l’histoire. Ses 32 pays membres ont libéré d’urgence 400 millions de barils de leur réserve stratégique, dans l’espoir de stabiliser les cours. Le secrétaire à l’Énergie, Chris Wright, a aussi promis de libérer 172 millions de barils de pétrole dans les prochains jours. À titre indicatif, la consommation de pétrole est évaluée à 100 millions de barils par jour. Les réserves mondiales ne feront pas le poids si l’instabilité s’installe à demeure dans le détroit d’Ormuz.
Malgré l’état de panique, la situation n’a rien de comparable avec le choc pétrolier du début des années 1970. L’AIE — et la coopération entre les États — est née de cette crise aux origines militaires. Dans le cadre de la guerre du Kippour, en 1973, les pays exportateurs avaient décrété un embargo sur le pétrole à destination des marchés occidentaux pour protester contre l’appui du gouvernement Nixon à Israël, qui venait d’être attaqué par une coalition menée par l’Égypte et la Syrie. Par ailleurs, la dépendance au pétrole est moins grande aujourd’hui qu’elle ne l’était dans les années 1970, résultat des avancées encore trop modestes de la transition énergétique. Les voies d’approvisionnement sont également plus diversifiées qu’elles ne l’étaient autrefois.
Toutes ces considérations n’empêchent pas les cours du pétrole de monter et les marchés boursiers de s’agiter. Le détroit d’Ormuz, c’est tout de même un goulot d’étranglement, ceinturé d’une poudrière, où passe 20 % de la production mondiale de pétrole.
Le gouvernement Trump assure que la guerre tire à sa fin. À l’inverse, Israël trouve encore de nouvelles cibles à frapper, aussi bien à Téhéran qu’à Beyrouth. L’aviation et la marine iraniennes sont décimées au point de ne plus avoir de capacité de riposte, dit-on… C’est sans parler des mines et des drones qui témoignent de la capacité de nuisance de la théocratie iranienne.
Le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, a déclaré qu’il ne fallait pas s’en faire avec le détroit d’Ormuz. L’Iran, que Trump dit « proche de la défaite », promet au contraire une guerre d’usure contre Israël et les États-Unis. Ce brouillard est le lot commun des guerres : la vérité est toujours la première à tomber sur le champ de bataille, assassinée par la propagande et les va-t-en-guerre.
Il se pourrait que les nouveaux faucons de Washington aient raison et que les Gardiens de la révolution agissent en désespoir de cause dans le détroit d’Ormuz. Le cas échéant, le conflit produira un effet limité et temporaire sur la résilience de l’économie mondiale, comme ce fut le cas lors de précédentes guerres régionales. Il se pourrait aussi que les États-Unis aient sous-estimé la résilience des Gardiens de la révolution et leur détermination à perturber le commerce mondial.
Si le blocus tient le coup, le choc mondial sera plus considérable. La patience des consommateurs américains sera limitée, et ils se transformeront en électeurs aux scrutins de mi-mandat, cet automne. Pour préserver sa légitimité politique, le gouvernement Trump pourrait bien se retrouver devant le plus fâcheux des dilemmes : tolérer le régime de Khamenei fils en échange du retour à la stabilité dans le détroit d’Ormuz.
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