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L’agonie du droit international

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06.03.2026

Un navire militaire iranien a été coulé dans les eaux internationales par la marine américaine, l’OTAN a abattu un missile qui s’approchait de l’espace aérien turc, les frappes concertées entre les États-Unis et Israël s’intensifient au Liban et, en Iran, la théocratie décapitée de son guide suprême lance roquettes et drones sur ses voisins, la Russie lui fournirait des renseignements militaires sur des cibles américaines, les alliés européens se portent au secours des pays attaqués par Téhéran…

À ce jour, la nouvelle offensive contre l’Iran a touché, indirectement ou directement, près d’une vingtaine de pays. Soyez rassurés, nous ne sommes pas en guerre. Telle est l’affirmation orwellienne du secrétaire à la Défense des États-Unis, Pete Hegseth, qui vante du même souffle la détermination et la force de frappe de l’armée américaine.

Après les civils qui fuient et se terrent comme ils le peuvent, au risque de leur vie, le droit international est la seconde victime du conflit armé entre le couple américano-israélien et l’Iran. Le régime brutal des ayatollahs est isolé comme jamais, mais il n’a pas encore perdu ses capacités de nuisance. Les Gardiens de la révolution, imbriqués dans le tissu social et politique iranien, songent déjà à leur relève, au grand dam du président des États-Unis. Donald Trump croyait que quelques tonnes de bombes lui donneraient une capitulation miraculeuse et le droit de choisir les prochains dirigeants de l’Iran. Le plan est vague, évolutif, confus.

En décidant de frapper Téhéran de manière unilatérale, sans le soutien préalable de la communauté internationale et du Congrès, les États-Unis ont suivi Israël dans une campagne militaire qui déborde déjà du cadre territorial de l’Iran et qui menace d’engouffrer le Moyen-Orient, sinon le monde, dans un conflit d’une intensité à donner le vertige.

Il y aura une période de flottement où les États-Unis et Israël auront l’impression de triompher, quand ils auront le plein contrôle de l’espace aérien et des routes du pétrole et du gaz. La Chine, qui dépend en grande partie de l’Iran pour son approvisionnement, sera la grande perdante de cette reconfiguration du marché de l’énergie mondial par la force militaire américaine, de l’Amérique du Sud jusqu’au Moyen-Orient.

Ce scénario idéalisé ne tient pas compte de la complexité du tissu social, politique et religieux de l’Iran. Si l’ombre du début du vide s’installe, en lieu et place d’un eldorado démocratique, c’est la guerre civile qui menace l’Iran. Supposons que les États-Unis soient prêts à déployer des troupes en Iran, celles-ci se retrouveront dans un pays de 93 millions d’habitants traversé par des courants ethniques, religieux et linguistiques dont ils ne soupçonnent pas la complexité. L’écho des missions civilisatrices en Irak et en Afghanistan, condamnées à l’échec, ne retentit malheureusement pas dans l’oreille des faucons sourds, en quête de réalisations grandioses.

Ici, il n’y a pas de coalition impliquant l’ONU, son Conseil de sécurité ou l’OTAN. Deux leaders obstinés, le premier ministre israélien, Benjamin Nétanyahou, et le président Trump, cherchent à remodeler le Moyen-Orient, en imaginant que la fleur de la démocratie poussera plus vite si on l’arrose de roquettes en abondance. Les alliés occidentaux sont forcés de suivre, sans avoir fourni leur consentement préalable, comme en atteste le patinage artistique plutôt boiteux du premier ministre du Canada, Mark Carney.

L’ancien ministre des Affaires étrangères au sein du gouvernement Chrétien, Lloyd Axworthy, souligne d’ailleurs l’approche téméraire du Canada dans une lettre au Toronto Star. La Charte de l’ONU, complètement ignorée dans ce conflit, limite l’usage de la force militaire contre un pays à deux cas de figure : sur approbation du Conseil de sécurité de l’ONU ou en légitime défense en cas d’attaque réelle ou imminente.

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Selon le gouvernement Trump, la République islamique d’Iran est en guerre contre les États-Unis depuis le renversement du shah, en 1979. Elle s’apprêtait à relancer son programme nucléaire, que Washington disait pourtant avoir oblitéré lors des frappes de juin dernier. Ce sont des arguments spécieux qui ne répondent pas aux critères du droit international. La position canadienne ne devrait pas être élaborée unilatéralement par le premier ministre, mais plutôt faire l’objet d’un débat à part entière aux Communes.

De l’intervention militaire au Venezuela à l’attaque contre l’Iran, en passant par les menaces d’annexion du Groenland, du Canada et du canal de Panama, les États-Unis de Donald Trump ramènent la diplomatie 80 années en arrière. Trump fait passer la démonstration de force brute des superpuissances et leur sentiment de supériorité morale avant la primauté du droit internationale et la coopération entre les États.

Ce monde est dangereux, encore plus pour les puissances moyennes comme le Canada, dont le premier ministre Carney se faisait le gardien dans son discours de Davos. L’agonie de la coopération internationale et du multilatéralisme sera lourde de conséquences pour la suite du monde.

Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.


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