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Justin Trudeau à Coachella, l’image d’une époque ou de ce qu’il en reste?

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À partir d’aujourd’hui, Le Devoir vous proposera de ralentir chaque lundi en réfléchissant avec lui à un sujet qui colore l’air du temps. Cette semaine, on s’interroge sur la chute de deux « ex », Legault et Trudeau, en passant par Machiavel et Coachella.

Parmi les images qui s’offraient à nous dans les derniers jours se trouvaient les photos de Justin Trudeau, prises au festival de musique Coachella par sa compagne, l’autrice-compositrice-interprète états-unienne, Katy Perry. Vêtu d’un jean, d’un t-shirt blanc et d’une casquette qu’il porte à l’envers, il paraît vivre ce que les millénariaux ont autrefois appelé sa best life. Cliché banal, moment extraordinaire : un Très Honorable parmi les festivaliers, prenant part à un rituel consigné sur Instagram tant par Kylie Jenner que par Paris Hilton, pionnière de l’influence. Qu’y a-t-il d’inouï dans ces images de l’ancien premier ministre canadien ?

Parmi les politiciens des 20 dernières années, peu ont représenté l’époque avec autant de fidélité que Justin Trudeau. Du célèbre slogan marquant son accession au pouvoir (« Because it’s 2015 ! »), à la réaffirmation du caractère postnational du Canada, jusqu’à son départ dans la disgrâce en 2025, son parcours reflète ce qui semble la dernière configuration d’une certaine forme du libéralisme.

La nature de ce libéralisme nous a été décrite par Mark Carney à Davos. De son discours, on a surtout retenu, avec enthousiasme, un appel à la responsabilité des « puissances intermédiaires », devant la chute de l’ancien ordre mondial « basé sur les règles ». Mais ce qui était véritablement percutant, dans ce discours, n’était pas tant la constatation de la rupture de cet ordre que l’affirmation de son caractère d’illusion. Nous avons voulu croire à cette « fiction agréable » ou nous avons dit que nous y croyions parce qu’elle servait nos intérêts, qui jusqu’alors s’identifiaient, avons-nous calculé, à ceux de l’hégémon américain.

Nous vivions donc sous le charme d’une illusion ; et l’histoire que nous nous racontions sur nous-mêmes, « en partie fausse », confessait Carney, est désormais réfutée par la brutale réalité du pouvoir des puissants.

Cet éclatement du fantasme libéral fait de Justin Trudeau une métaphore fascinante. À travers les médias, il a présenté l’image de celui qui a toujours cru le plus sincèrement et le plus sérieusement à cette illusion. Mais si l’ancien ordre mondial était une « fiction agréable », alors Carney, par son discours, franchit effectivement le quatrième mur qui séparait encore la scène des relations internationales et le bon public que nous avons été. Au milieu de la scène dansait son héros : Trudeau qui, chaque fois, était ce que l’époque attendait de lui.

D’où une question : maintenant que le mécanisme de ce schéma narratif a été révélé, qu’advient-il de Justin Trudeau ?

D’ordinaire, les anciens premiers ministres marquent une distance avec la vie politique, prenant une certaine hauteur et retrouvant, dans leur retrait, une dignité que le vacarme du quotidien médiatique leur interdisait. Dans la banalité de ses nouvelles apparitions virtuelles, l’ancien premier ministre canadien suscite une idée inquiétante : la « fiction utile » dont il était un protagoniste ayant été révélée comme fiction, il ne peut plus être pris au sérieux, parce qu’il s’est abandonné avec tant de sincérité au discours libéral de son époque qu’il apparaît dès lors comme un héros déchu.

Une fois Trudeau devenu inutile, parce que la fiction qu’il servait s’est trouvée désamorcée, il n’est plus qu’une fiction. Il a la texture friable et la solidité entamée du monde dans lequel nous pensions vivre et dont nous réalisons maintenant qu’il n’était réel qu’à moitié.

Le fait que l’ancien premier ministre réapparaisse périodiquement sur les réseaux sociaux, aujourd’hui au bras de Katy Perry à Coachella, réaffirme ainsi ce qu’il a toujours été : l’image exacte d’une époque, qui, comme toute image, a une existence fragile, en l’occurrence à la mesure même de la capacité que chaque utilisateur a de la regarder, de la faire défiler et de passer à autre chose.

Voir Justin Trudeau sur Instagram, comme on y voit tous les représentants de l’influence américaine, c’est voir que son existence est soumise à la même loi implacable qui frappe toute publication, soit celle de l’obsolescence. Mais c’est aussi voir que l’époque dans laquelle hier encore nous étions flotte au-dessus du monde actuel comme un fantasme, comme un conte qui ne nous rassure plus tout à fait.

En même temps que l’hégémon américain désarme par ses guerres la fiction qu’il construisait jadis, l’existence fantasmatique de Justin Trudeau sur les réseaux sociaux nous renvoie à notre propre existence fantasmatique. En effet, à l’instar de l’ancien premier ministre, dont l’image paraît et disparaît, s’allume et s’éteint au rythme des fils d’actualité se rafraîchissant, notre époque n’a pas encore produit ni de discours cohérent pour la dire ni d’image qui nous en révèle la teneur. Nous clignotons, comme entre deux mondes.

Prenez part à la conversation en écrivant à appelatous@ledevoir.com.


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