La policière a su s’élever au-dessus de la mêlée
La policière qui a été copieusement insultée par un automobiliste1 avait été formée pour ne pas perdre son sang froid, explique Nathalie Gravel, qui souligne cependant l’impact psychologique de ces situations.
Se faire insulter, injurier, mépriser, engueuler… parce qu’on exerce notre profession avec rigueur et diligence. En certaines circonstances, le professionnalisme se négocie à un coût élevé en termes d’hypothèque émotionnelle, sans grand bénéfice de gratitude humaine en retour. Comment trouver une certaine paix mentale face à ce déséquilibre quotidien et ses impacts réels sur la santé mentale et sociale de ces professionnels ?
Choisir la profession de policier ou policière se jumelle automatiquement avec une réalité implacable : une partie significative de la communauté, qu’on a choisi de servir et protéger, nous détestera.
Ou, du moins, méprise la représentation sociale de notre rôle. Si on veut être aimé de tous, on ne devient pas policier.
La charge symbolique que charrie socialement la fonction policière est et sera toujours lourdement polarisée. Pourtant, la grande majorité de la population respecte le rôle policier dans sa collectivité et salue l’engagement de ces femmes et de ces hommes qui acceptent les risques d’une profession exigeante, parfois dangereuse, mais aussi souvent très valorisante.
Les images de cette jeune policière1, cumulant deux ans de service, demeurant calme, contenue, professionnelle et droite devant la pluie de propos dégradants, injurieux et sexistes, témoignent d’une chose sans équivoque : ce jour-là, c’est elle qui a gagné.
Là où on voulait l’attirer, c’est dans l’escalade verbale et la lutte de pouvoir. On l’insultait en la filmant pour lui faire perdre les pédales, pour la faire « sortir de ses bottines », pour qu’elle explose sous la pression émotionnelle des mots les plus injurieux. Cet individu voulait qu’elle perde le contrôle d’elle-même pour se servir ensuite de ces images afin de la discréditer. J’ai enseigné ce piège communicationnel à des milliers d’aspirants-policiers durant plus de 35 ans. Un piège qui se dresse quotidiennement dans l’exercice de la profession, de multiples façons, pour chaque policière et policier en devoir.
Mais voilà une très bonne nouvelle : les policières et policiers du Québec sont formés pour reconnaître les signaux d’alarme de ce piège qu’est l’escalade verbale, pour savoir se contrôler et pour s’élever au-dessus de la mêlée, voire de la fange comme ce fut le cas ce jour-là.
Cependant, ce sont des humains et tous n’y parviennent pas toujours aussi dignement que cette jeune policière, droite et stoïque dans l’accomplissement de ses responsabilités. Un peu comme un parent qui perd parfois patience, il y a des jours où le pied glisse vers le piège tendu. La reprise du contrôle de soi n’est pas toujours élégante et cela nourrit périodiquement les réseaux sociaux d’images controversées.
Dans tous les cas de figure, malgré les outils octroyés par la formation et l’expérience professionnelles, malgré la capacité de retenue ce jour-là, ces confrontations laissent des marques chez les policiers. Les statistiques relatives à l’épuisement professionnel sont implacables : cette profession atteint la santé mentale, physique et sociale de celles et ceux qui l’exercent.
Comme société, comme membre de la communauté que cette policière et ses collègues ont choisi de protéger et servir, comment voulons-nous, à notre tour, prendre soin d’eux ? Ils sont formés pour réagir adéquatement, certes. Ils sont bien rémunérés, certes. Ils ont un statut social puissant et privilégié, certes… La réflexion pourrait s’arrêter là.
Pourtant, puisque ce sont aussi nos concitoyens, une question demeure : quelle responsabilité individuelle et collective avons-nous, comme membre d’une collectivité, de contribuer à protéger l’intégrité mentale d’une policière professionnelle en début de carrière, qui a choisi de servir et protéger sa communauté ? La réponse nous appartient, puisque c’est nous, socialement, qui les formons, les mandatons et les rendons imputables de leurs actions.
La force se décuple au retour du balancier.
