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Deux flous qui n’ont rien d’artistique

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03.03.2026

Le professeur Jean-François Ouellet fait un rapprochement entre l’incertitude qui entoure le dossier de l’immigration et les menaces qui planent sur l’industrie de la nuit montréalaise.

Montréal traverse une période délicate. La hausse rapide des coûts de logement, la pression sur les finances publiques et la concurrence accrue entre métropoles sont des facteurs bien réels, mais en grande partie difficiles à contrôler à court terme.

En revanche, deux menaces planent sur notre attractivité internationale, et celles-là sont contrôlables. Deux zones de flou qui envoient un signal préoccupant au monde : l’incertitude en matière d’immigration et l’instabilité réglementaire entourant l’industrie de la nuit.

Premièrement, l’immigration.

Les secteurs stratégiques qui ont fait la renommée récente de Montréal, en intelligence artificielle (IA), en aérospatiale ou en jeux vidéo, reposent sur des talents internationaux. Ces professionnels sont mobiles. Ils comparent les villes, les régimes fiscaux, les délais administratifs et, surtout, la clarté des règles.

La fin du Programme de l’expérience québécoise, dans sa forme connue, et les revirements successifs en matière de seuils et de critères ont créé un climat d’insécurité bien au-delà des milieux politiques. Pour un étudiant étranger ou un travailleur qualifié qui envisage de s’installer ici, le message n’est plus limpide. Peut-il planifier ? Peut-il s’enraciner ? Les règles seront-elles les mêmes dans un an ?

Le Québec peut imposer des exigences élevées. Il ne peut pas se permettre d’envoyer des signaux contradictoires à ceux qu’il souhaite attirer.

Deuxièmement, l’industrie de la nuit.

Montréal a longtemps bénéficié d’une réputation mondiale de métropole culturelle vibrante. Sa club culture, ses salles indépendantes, ses festivals ont contribué à forger une identité distincte. Ce n’était pas anecdotique. C’était un avantage comparatif.

Le dossier La Tulipe illustre brutalement la fragilité de cet écosystème. Qu’un lieu emblématique puisse se retrouver menacé de fermeture à la suite d’un conflit mal encadré envoie un signal troublant aux entrepreneurs culturels et aux investisseurs.

Le message implicite devient simple : investissez à vos risques et périls. La première plainte pourrait suffire à remettre en question des années d’efforts.

Il ne s’agit pas d’ignorer les enjeux de cohabitation ou de nuisance. Il s’agit de se demander si les règles sont claires, prévisibles et cohérentes. Un entrepreneur peut composer avec des normes strictes. Il ne peut pas composer avec l’imprévisibilité.

Ces deux dossiers semblent distincts. Ils touchent pourtant au même enjeu fondamental : la prévisibilité.

Le talent étranger veut savoir quelles sont les règles en immigration et si elles seront stables. L’investisseur veut savoir s’il pourra exploiter son établissement sans craindre qu’un changement soudain ou une plainte isolée ne mette fin à son projet. Tous deux cherchent de la clarté.

Et tous deux cherchent une ville vivante.

Le deal montréalais a toujours été particulier. Nous n’offrions pas les salaires de Toronto. Nous offrions autre chose : un milieu de vie unique, une énergie créative, une intensité culturelle qui compensait largement. Les expatriés choisissaient Montréal non seulement pour une carrière en IA ou en aérospatiale, mais pour une vie au-delà du 9 à 5.

Si nous fragilisons simultanément l’accès aux talents et l’écosystème culturel qui rend la ville désirable, nous affaiblissons deux piliers fondamentaux de notre attractivité.

La réputation d’une métropole est un capital intangible. Elle se construit sur des décennies. Elle peut s’éroder rapidement lorsque s’installe le doute. Dans un monde où les cerveaux et les capitaux sont mobiles, l’incertitude agit comme un répulsif silencieux.

Montréal ne deviendra pas marginale du jour au lendemain. Mais elle pourrait cesser d’être choisie. Et une ville qui n’est plus choisie n’est pas en crise spectaculaire. Elle s’efface, lentement.

La question est simple : voulons-nous être une métropole qui fixe des règles claires et assume son identité, ou une ville qui hésite, au risque de voir son avantage distinctif s’évaporer ? La prévisibilité n’est pas un luxe administratif. C’est une condition de survie stratégique.


© La Presse