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La stabilité régionale ne tombera pas du ciel

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05.03.2026

Hiba Zerrougui examine les conditions qui permettraient une transition vers des pouvoirs civils en Iran, meilleure garantie d’une paix durable, selon elle.

Rien ne tombe du ciel, répétait ma grand-mère. Elle, analphabète, mariée à l’âge de 13 ans alors qu’orpheline, a survécu à deux guerres civiles tout en élevant une dizaine d’enfants. Lors de mes visites à Alger, elle martelait lors de nos échanges que les changements, petits ou grands, impliquaient des choix difficiles et une lutte acharnée. Ses mots me sont venus à l’esprit à la nouvelle de l’opération militaire des États-Unis et d’Israël contre l’Iran.

À la télévision s’alternent des images d’Iraniens et d’Iraniennes se réjouissant de la mort d’un de leurs oppresseurs, l’ayatollah Ali Khamenei, et des parents éplorés enlaçant les sacs à dos entachés de sang de petites filles. Les joies et les soulagements se mêlent à une peine viscérale.

Lorsque la crise permanente et la violence systémique deviennent des instruments de contrôle social d’un régime, une partie de sa population en vient à espérer le pire, la guerre, pour se sortir de sa galère. Ce régime, qui s’est enraciné dans l’État et la société depuis cinq décennies et qui a systématiquement réprimé les forces sociales menaçant le statu quo, n’est pas parvenu à empêcher les gens de se révolter. Mais sa nature complique fortement le processus de transition politique, avec d’importantes implications pour la communauté internationale.

La campagne de bombardements en Iran précipite la chute d’un régime, mais menace paradoxalement une transition politique vers des pouvoirs civils en Iran. Or, cette dernière est la meilleure garantie d’une paix durable dans la région. La communauté internationale peut et se doit de rectifier le tir.

Changement de régime ou effondrement ?

Il est peu probable que l’agression armée conjointe d’Israël et des États-Unis mène à un changement de régime. Nous risquons plutôt de voir son effondrement. L’un ne suit pas nécessairement l’autre. Il existe plusieurs (dés)ordres qui peuvent accompagner ce dernier, notamment le basculement vers une guerre civile (comme en Syrie, en Irak, ou en Algérie) ou la fragmentation politique entre des factions rivales que les autorités centrales peineraient à fédérer (comme en Afghanistan, au Yémen ou au Liban).

Même dans le cas improbable où des bombardements mèneraient à un processus de changement de régime, il n’est pas clair que ce résultat constitue une avancée pour la paix régionale. En effet, les États les plus instables⁠1 ne sont ni démocratiques ni autoritaires, mais bien ceux qui vivent une transition politique. Dans ce contexte, pourquoi préférer négocier la stabilité régionale avec un gouvernement fragilisé, susceptible d’être encore renversé ? Des enjeux de taille se présentent à l’administration Trump si la stratégie de la Maison-Blanche est bien de neutraliser un gouvernement incommodant⁠2 et de contraindre un processus de transition politique menant à l’émergence d’un régime plus docile. Il s’agit d’un pari risqué, coûteux et meurtrier.

Au-delà de la dénonciation, un appel à l’action

S’opposer à cette opération militaire n’exonère pas la communauté internationale de ses responsabilités. L’agression armée israélo-américaine est certes illégale, mais elle a aussi transformé la réalité du terrain. Elle constitue un tournant décisif, d’abord pour les Iraniens et les Iraniennes, mais aussi pour le reste du monde. En effet, la meilleure garantie d’une sécurité régionale durable réside dans une transition du pouvoir sous contrôle civil en Iran.

Ce n’est pas une question de « rectitude politique », tel que l’a suggéré le secrétaire américain de la Guerre Peter Hegseth⁠3. Une transition rapide imposée par le haut ne reposera pas sur des fondations solides pour assurer la sécurité régionale. Nous avons tout intérêt à promouvoir et à protéger un processus transitionnel durable, ce qui veut dire mené pacifiquement et incluant une diversité de forces sociopolitiques en Iran. Alors que plusieurs États demandent la cessation des hostilités et le retour à la table de négociations⁠4, n’y a-t-il pas opportunité d’inclure des balises pour un processus de transition politique inclusif et non violent ?

Depuis plusieurs années, le peuple iranien s’est mobilisé massivement, a manifesté contre son gouvernement au prix de milliers de vies humaines. L’appeler à retourner dans la rue dans un contexte encore plus périlleux semble indécent.

Le rôle de la communauté internationale n’est pas de passivement attendre une autre vague de contestation, mais de favoriser les conditions de création de coalitions civiques, de formulation d’agendas politiques et de participation citoyenne à l’éventuel processus transitionnel.

Encore ici, la science politique, et particulièrement les travaux d’Erica Chenoweth⁠5, offre des leçons importantes. Cela impliquerait notamment de faire pression sur les forces de sécurité et les élites dirigeantes afin de dissuader la répression tant locale que transnationale.

Il ne peut exister de leadership des puissances moyennes si celui-ci ne s’accompagne pas d’une vision alternative en matière de sécurité internationale. Si l’administration américaine fait de l’agression armée et du changement de régime des éléments de sa politique étrangère, la réponse ne peut pas simplement être sa dénonciation.


© La Presse