Pourquoi tant de joueurs sont nés en janvier
La saison régulière du Canadien de Montréal tire à sa fin. Portée par l’une des plus jeunes formations de la LNH, l’équipe s’est démarquée tout au long de l’année par sa vitesse et son intensité. Les analystes ont abondamment commenté l’habileté des joueurs, leur progression, leur potentiel… Mais il y a un curieux détail dont ils parlent moins souvent : la proportion étonnamment élevée de joueurs nés au début de l’année.
Un simple coup d’œil sur la composition récente de la formation suffit pour s’en convaincre. Sur les 25 joueurs du Canadien, 12 sont nés lors des trois premiers mois de l’année – dont 7 en janvier seulement. Cinq autres sont nés lors des trois mois suivants, c’est-à-dire d’avril à juin, contre quatre de juillet à septembre et quatre d’octobre à décembre. Le constat est clair : plus on avance dans l’année, plus les anniversaires se font rares dans le vestiaire.
Ce phénomène, on l’observe dans la plupart des ligues professionnelles. Dans mon livre Pourquoi les Kevin ne deviennent pas médecins, je propose de le résumer par la « règle du 40-30-20-10 » : à l’échelle d’une ligue comme la LHJMQ, environ 40 % des joueurs sont nés au premier trimestre de l’année, 30 % au trimestre suivant, 20 % entre juillet et septembre et seulement 10 % dans les trois derniers mois. Et ce, année après année.
Un amateur d’astrologie y verrait peut-être la preuve que les Capricorne et les Verseau sont naturellement doués pour le hockey. Mais la clé de l’énigme est évidemment plus simple.
Dans la plupart des ligues de hockey mineur, la date limite d’inscription est fixée au 1er janvier. Ainsi, un enfant né en janvier et un autre né en décembre de la même année se retrouvent dans la même catégorie d’âge, alors qu’ils ont 11 ou 12 mois d’écart. Tous les parents le savent : à 4, 6 ou 8 ans, ces quelques mois d’écart peuvent faire toute la différence. Ils se traduisent par des avantages sur les plans physique, moteur et cognitif. L’enfant né en début d’année est en général plus grand, plus fort et plus habile que la plupart de ses coéquipiers, simplement parce qu’il est plus vieux. Les psychologues connaissent bien ce curieux phénomène, qu’ils ont nommé « l’effet d’âge relatif ».
Dans le monde du sport, ce sont trois jeunes chercheurs en kinésiologie de l’Université de Sherbrooke – Simon Grondin, Paul Deshaies et Louis-Philippe Nault – qui ont été les premiers à faire cette découverte, au milieu des années 1980. En analysant les dates d’anniversaire d’environ 4000 hockeyeurs évoluant dans les ligues mineures élites du Québec, ils ont mis en évidence des écarts significatifs dans la répartition des naissances au cours de l’année.
Quarante ans plus tard, pourtant, l’examen du mois de naissance des joueurs élites révèle que les entraîneurs et les recruteurs tendent encore à interpréter cet avantage développemental comme un signe de talent naturel. Résultat : les joueurs plus âgés disputent en moyenne plus de matchs, reçoivent davantage d’encouragements, attirent l’attention des recruteurs, sont plus souvent sélectionnés dans les équipes élites et bénéficient, en somme, d’un meilleur encadrement. Ce processus enclenche ce que le sociologue Robert Merton appelait une « prophétie autoréalisatrice » : plus un hockeyeur paraît talentueux, plus on investit en lui, ce qui augmente ses chances de progresser – non pas seulement en raison de son talent, rappelons-le, mais des meilleures conditions de développement qui lui sont offertes.
Qu’en est-il des joueurs nés en fin d’année ? Rappelons d’abord que le mois de naissance ne détermine pas tout. Samuel Montembeault, Jacob Fowler ou Ivan Demidov jouent pour le CH, bien qu’ils soient respectivement nés en octobre, novembre et décembre. Mais ces exceptions ne doivent pas masquer la tendance générale : les jeunes joueurs d’une cohorte intériorisent plus tôt l’idée qu’ils n’ont pas ce qu’il faut pour atteindre les plus hauts niveaux. Ils sont alors plus nombreux à quitter le sport avant même d’avoir pu révéler leur plein potentiel.
Le constat est cruel : des milliers de joueurs talentueux abandonnent chaque année le rêve d’une carrière professionnelle pour une raison qui n’a rien à voir avec leurs capacités réelles, à savoir la date à laquelle ils ont eu la malchance de venir au monde.
Un phénomène qui dépasse le cadre sportif
Ce qui est frappant, voire carrément troublant, c’est de remarquer que l’effet d’âge relatif ne se limite pas aux patinoires. On le retrouve aussi sur les bancs d’école.
Un rapport publié en Angleterre dévoile par exemple que les enfants nés juste avant la date d’entrée ont 20 % moins de chances d’étudier à l’université que les plus vieux de leur classe. Selon les auteurs, « si tous les enfants anglais avaient la même chance d’aller à l’université que ceux nés pendant le premier mois de l’année scolaire, il y aurait environ 12 000 entrées supplémentaires par cohorte ».
Une étude norvégienne publiée en 2023 arrive à des conclusions similaires : les jeunes élèves sont plus susceptibles de s’orienter vers des filières professionnelles, délaissant ainsi les bancs de l’université.
Et le Québec n’est pas en reste. Des chercheurs du CIRANO ont récemment montré que le risque pour un enfant d’avoir un diagnostic de trouble déficitaire de l’attention (TDAH) varie fortement selon… son mois de naissance1.
En analysant les données de près de 800 000 jeunes, ils ont révélé que les enfants nés en septembre – les plus jeunes de leur cohorte – présentent des taux de diagnostic et de médication 35 % plus élevés que ceux nés en octobre.
On constate ainsi que le personnel scolaire – du moins celui impliqué dans l’attribution des diagnostics – et les recruteurs sportifs tombent, au fond, dans le même piège : ils confondent des écarts de maturité liés à l’âge avec des traits circonscrits à l’enfant, qu’il s’agisse de troubles neurologiques ou de talent naturel.
Ces deux exemples illustrent un principe sociologique fondamental : ce que nous attribuons à des qualités personnelles relève souvent de mécanismes structurels invisibles. En regroupant les individus selon leur mois de naissance, on avantage systématiquement les plus âgés au détriment des plus jeunes.
Et le plus grand des avantages tient peut-être au fait que l’effet d’âge relatif demeure largement invisible aux yeux de la plupart d’entre nous.
Mois de naissance des joueurs de l’alignement 2025-2026 du Canadien de Montréal
Janvier à mars : Zachary Bolduc, Cole Caufield, Kirby Dach, Phillip Danault, Alex Newhook, Juraj Slafkovský, Joe Veleno, Noah Dobson, Kaiden Guhle, Lane Hutson, Mike Matheson, Arber Xhekaj
Avril à juin : Josh Anderson, Jake Evans, Brendan Gallagher, Patrik Laine, Jakub Dobeš
Juillet à septembre : Oliver Kapanen, Nick Suzuki, Alexandre Texier, Jayden Struble
Octobre à décembre : Ivan Demidov, Alexandre Carrier, Jacob Fowler, Samuel Montembeault
