« Frederick Wiseman était très en colère contre ce qu’il se passe aux États-Unis », se souvient le documentariste Nicolas Philibert
Très ému après le décès de Frederick Wiseman, le documentariste Nicolas Philibert se souvient d’un réalisateur ami, dont l’influence aura marqué des générations après lui.
Que représentait Frederick Wiseman pour vous ?
Je suis dévasté, parce que je perds un ami de longue date. Depuis notre rencontre au tout début des années 1980, nous avions construit une relation amicale et un dialogue très précieux. Il était pour moi à la fois un phare, un éclaireur et un grand frère. Il a m’a beaucoup encouragé et a contribué à faire grandir en moi le désir de faire des films. Ces derniers temps, il était souffrant, affaibli et sans doute démoralisé parce qu’il savait qu’il ne pourrait plus faire de films, sa grande passion.
Il m’a appelé il y a dix jours, j’ai eu l’impression que c’était sa façon de m’annoncer qu’on ne se verrait plus. Mais il ne l’a pas présenté ainsi. Il m’a demandé des nouvelles, m’a souhaité bonne chance pour le projet que je suis en train d’écrire, et puis il m’a dit qu’il ne pourrait plus filmer. C’était un échange bouleversant.
Et s’il avait pu encore le faire, qu’aurait-il voulu filmer ?
Il était toujours très secret, il ne racontait pas ses projets, il faisait juste signe quand il avait fini. J’ai toujours été très impressionné par son obstination. C’était un travailleur infatigable, qui a signé près de cinquante films en soixante ans, les enchaînant avec une grande régularité, sans jamais se disperser. Il ne faisait pas de repérages, cela ne lui servait à rien, sauf à le faire regretter de ne pas être déjà en train de filmer.
J’ai toujours trouvé ça très juste : faire un documentaire, c’est se frotter à l’imprévu, et l’arrivée d’une caméra quelque part rebat toujours les cartes. Frederick Wiseman tournait le plus souvent quatre à six semaines, puis il se plongeait dans le montage pendant huit, dix mois, voire un an. C’était un résistant, au sens où il a toujours fait ce qu’il voulait faire sans dévier, sans se laisser atteindre par les lois du marché et sans se laisser glisser vers la facilité.
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Un film de Wiseman, c’est un film qui donne à voir des choses complexes, parfois contradictoires, et qui accorde une pleine confiance au spectateur. Jamais il ne nous dicte quoi penser, il nous donne à voir et il apprend lui-même à voir dans le même temps.
Qu’est-ce qui caractérise son cinéma, selon vous ?
Qu’il filme des banquiers, des policiers, des repris de justice, des prêtres, des étudiants, des bien-portants ou des miséreux, il n’était jamais dans le jugement, la caricature ou la moquerie. La vulgarité et le voyeurisme lui étaient étrangers. Il voulait comprendre le monde en le regardant. Sa filmographie témoigne d’une immense et inlassable curiosité.
On a toujours décrit Wiseman comme le grand cinéaste des institutions ; c’est cela et beaucoup plus. C’était un cinéaste de la comédie humaine, c’était aussi un cinéaste du non-événement, des petites choses de la vie. Il filmait les souffrances, les rêves, les espoirs, les travers et les élans. Les visages, aussi : il s’est attardé sur des milliers d’entre eux.
Il gardait, dans la vie, la même curiosité que dans ses films ?
C’était un esprit caustique, il avait énormément d’humour et savait épingler les choses avec beaucoup de sagacité. C’était un passionné de littérature et de théâtre, il allait peu au cinéma, mais il se nourrissait de livres… L’an dernier, la Cinémathèque du documentaire lui a consacré une magnifique rétrospective intégrale qui a très très bien marché, beaucoup de jeunes spectateurs qui ne connaissaient pas son œuvre sont venus la découvrir et ont fini par assister aux séances avec une grande fidélité. Pour Frederick Wiseman, voir le plaisir qu’avaient les gens à voir ses films a été un bonheur intense à la fin de sa vie.
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C’est aussi un grand cinéaste de la démocratie…
Complètement. Ex Libris, le film qu’il a tourné sur la Bibliothèque de New York, parle de l’accès à la lecture et de l’importance de celle-ci. C’est quelque chose qui lui tenait profondément à cœur. At Berkeley revêt une dimension politique évidente. Quand il filme l’école dans High school, il montre comment des élèves sont petit à petit réduits par l’institution.
Sans parler de Titicut Follies, qui montre avec quelle inhumanité les prisonniers de l’unité psychiatrique de Bridgewater sont considérés. Tout ça, il le montre, mais il n’a pas besoin de le commenter. Le cinéma de Wiseman est politique, mais il n’est pas idéologique, il n’enferme pas ses images dans des conceptions fermées. Il donne à penser, et cela représente, aujourd’hui plus que jamais, un geste politique majeur.
Vous parlait-il, ces derniers temps, des bouleversements en cours dans l’Amérique de Trump ?
Oui, cela revenait très souvent dans la conversation. Ce qu’il se passe aujourd’hui aux États-Unis l’affectait beaucoup. Il était très en colère. Quelquefois, il en blaguait, mais c’était toujours une manière, pour lui, de dire son dépit.
Aujourd’hui, face au récit raciste, impérialiste et univoque de cette Amérique-là, les films de Wiseman ne racontent-ils pas une autre Amérique, multiple, complexe, plurivoque ?
Depuis le début, Wiseman a montré une Amérique qu’Hollywood n’avait jamais montrée. Quand, en 1975, il fait un film comme Welfare dans un bureau new-yorkais de la sécurité sociale, c’est du jamais-vu. Alors qu’Hollywood produit des histoires spectaculaires, lui, il montre autre chose. Il s’intéresse à des gens que personne n’avait regardés jusque-là : les pauvres, les sans-emploi, les drogués, les paumés. Welfare, c’est ça.
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C’est le premier film que j’ai vu de lui, et ça a été un grand choc. Des décennies plus tard, dans Monrovia, Indiana, en 2018, Wiseman a filmé une petite localité du Midwest qui vote à 80 ou 90 % pour Trump. C’est un endroit dans lequel il ne se passe pas grand-chose et tout un tas de petites choses. Il s’intéresse aux gens qui sont là, aux conversations dans les salons de coiffure, dans les snacks, chez les armuriers ; il filme une cérémonie à l’église, un enterrement, des choses de la vie très quotidiennes, très basiques chez des gens dont il ne partage pas les idées, mais qu’il n’enfonce pas pour autant.
C’est ça, le cinéma de Wiseman : il n’y a pas d’un côté les salauds et de l’autre les seules victimes. Il y a des choses et des gens montrés dans leur complexité, jamais réduits.
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