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« Attendons désormais qu’Emmanuel Macron ose reconnaître un État kanak » : entretien avec Iabe Lapacas, secrétaire du mouvement kanak en France

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16.09.2025

Une révolte populaire a ébranlé la Kanaky-Nouvelle-Calédonie en 2024. La réforme du corps électoral, voulue par l’État français pour marginaliser plus encore la population autochtone, a été son déclencheur. La répression a fait une dizaine de morts, elle a donné lieu à des milliers d’interpellations. Rien, depuis, n’est réglé. Au contraire : le FLNKS s’oppose à l’accord, dit « de Bougival », que le pouvoir français vient d’officialiser. L’écrivain Joseph Andras, auteur de Kanaky (Actes sud, 2018) - un récit consacré à l’indépendantiste Alphonse Dianou, assassiné par les gendarmes français à Ouvéa, en 1988 -, interroge pour l’Humanité Iabe Lapacas, secrétaire du Mouvement kanak en France (MKF), sur les enjeux de cette lutte de décolonisation.

Le 6 septembre dernier, le Journal officiel de la République française a publié les treize pages de l’accord de Bougival. Il a été signé au mois de juillet, sous la houlette de Manuel Valls, entre différents représentants des formations loyalistes et indépendantistes calédoniennes de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie. Et il entend définir l’avenir institutionnel de l’archipel océanien après la révolte populaire kanak de 2024.

Sauf que : le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), porte-voix historique du mouvement indépendantiste, « rejette formellement le projet d’accord de Bougival, en raison de son incompatibilité avec les fondements et acquis de notre lutte ». Au lendemain de la chute du gouvernement Bayrou, l’écrivain Joseph Andras s’entretient avec Iabe Lapacas, secrétaire du Mouvement kanak en France (MKF).

Le gouvernement Bayrou vient de tomber. Place à Sébastien Lecornu, bien connu des militants kanak. Comment recevez-vous ce changement ?

Iabe Lapacas

secrétaire du Mouvement kanak en France (MKF)

C’est un mauvais signal. Un très mauvais, même. Il est un personnage très décrié au pays, en Kanaky. Il est parvenu à faire l’unanimité contre lui dans le cadre du conflit social lié à l’exploitation de l’une des trois usines de nickel. Lecornu est un partisan du détricotage en règle de l’accord de Nouméa [lequel, en 1998, a encadré les transferts de compétences en Nouvelle-Calédonie par l’État français, N.D.L.R.].

On se souvient de son passage au ministère des Outre-mer de 2020 à 2022. On se souvient de sa poigne pour imposer la tenue de la troisième consultation référendaire en décembre 2021, contre l’avis du Front de libération nationale kanak et socialiste et le Sénat coutumier – du fait de la pandémie de Covid 19 en Kanaky.

Lecornu a un parcours de militant de droite : licencié de droit, commandant de peloton de Benalla et doué pour l’entremise. Il a tenté de mettre à mal l’héritage de Rocard, superviseur des accords de Matignon-Oudinot en 1988, et du Comité des signataires, prolongé dans l’accord de Nouméa. Comme l’a récemment rappelé Dominique Fochi, membre du bureau politique du FLNKS : le Front est alerte. Mais disponible à discuter.

Sébastien Lecornu nommé premier ministre : le choix du surplace à droite

Lecornu a gravi les échelons au sein du pouvoir macroniste et, comme le président Emmanuel Macron, il est à craindre qu’il ne pratique à nouveau la politique de la terre brûlée. Il va chercher à imposer par tous les moyens l’accord de Bougival, rendant ainsi caduc celui de Nouméa. Il discute avec les chefs du PS et il a l’écoute, pour ne pas dire l’amitié, de Marine Le Pen, qu’il a rencontrée plusieurs fois à l’ombre des caméras.

Tout ceci sans même parler du dernier déni démocratique en date. Personne n’a oublié le résultat des élections législatives de 2024, qui ont vu le Nouveau Front populaire l’emporter et Michel Barnier, des Républicains, être désigné Premier ministre au lieu de la gauche élue. C’est une absence générale, globale, de considération au plus haut sommet de l’État français. Tous les mots sont vidés de leur substance, toutes les institutions et tous les fondements juridiques de la société sont détournés. On pense à Aimé Césaire parlant de ces démocraties qui rusent avec leurs propres principes.

Manuel Valls est rentré de Kanaky fin août. Il y séjournait en sa qualité de ministre des Outre-mer. « [N] ous avons considérablement avancé », a-t-il déclaré au cours d’un point presse. Comment comprendre une telle déclaration alors que le FLNKS s’oppose à l’accord de Bougival ?

Valls fait son Trump : il est dans la post-vérité. Il détourne la réalité. Il ment ouvertement. Rien de ce qu’il déclare ne corrobore les faits. Revenons sur la signature de cet accord, en juillet dernier, dans les Yvelines. Qui était présent ? Les deux grandes familles politiques du pays, les indépendantistes et les non-indépendantistes. Parmi les premiers se trouvaient des délégués de l’UNI-Palika, de l’UPM et du FLNKS (Dynamique autochtone, RDO et Union calédonienne). Mais aucun de ces délégués du FLNKS ne disposait d’un mandat pour signer et négocier. Personne n’a été mandaté pour ça. Ils ont pourtant signé le projet d’accord. Et ont logiquement été désavoués par le bureau politique du FLNKS, par son président Christian Tein et par les militants.

Désavoués puis destitués de leurs mandats pour participer aux discussions avec l’État français. Rentrés au pays, ils sont........

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