Comment l’indice du bien-être en ville redessine la carte de France
Que les Rochelais soient plus heureux que les autres Français ? Rien n’est moins sûr. Si La Rochelle décroche la première place de notre classement des villes où il fait bon vivre, c’est que les conditions du bien-être y sont plus propices qu’ailleurs. C’est un point de départ, non un point d’arrivée. Car entre un cadre favorable et un bonheur effectif s’interposent les trajectoires individuelles, les aléas de vie, tout ce qui fait que les mêmes conditions ne produisent pas les mêmes résultats pour tout le monde. Le bonheur ne se décrète pas.
Ce qu’une ville peut faire, c’est cultiver ce terreau : créer un cadre qui étende les capacités offertes à ses habitants. C’est déjà considérable. Mais les communes ne partent pas sur un pied d’égalité. Certaines bénéficient d’un environnement naturel exceptionnel ; d’autres portent les cicatrices d’une désindustrialisation qui les dépasse et sur laquelle elles n’ont aucune prise.
Leurs moyens sont tout aussi inégaux – et pas seulement d’un point de vue financier. Une ville n’est pas un point isolé sur une carte : elle s’inscrit dans une agglomération, elle-même reliée à un arrière-pays. La qualité de ces interconnexions compte autant que les ressources propres de la commune.
L’intérêt de l’indice de bien-être en ville (IBV) n’est donc pas de couronner telle ou telle ville, ni de lui décerner un blanc-seing. Il est de révéler à quel point ces conditions varient d’un bout à l’autre de l’Hexagone. Le bas du classement est au moins aussi instructif que le podium.
Car si l’on détache le regard du trio de tête pour embrasser l’ensemble du tableau, c’est une autre France qui surgit, à rebours des discours lénifiants sur la métropolisation et l’attractivité des territoires. Une France qui appelle à hiérarchiser les investissements et à réhabiliter la péréquation, cette redistribution entre territoires sans laquelle les inégalités ne font que se creuser.
1/ Le bonheur est à l’Ouest ?
« Il en faut peu pour être heureux », chantent Baloo et Mowgli dans Le livre de la jungle. Ce qu’ils ne précisent pas, c’est qu’il faut vivre plus près de l’océan Atlantique que du mont Blanc pour y parvenir. C’est simple, seule Chambéry (10e) porte les couleurs de l’est du pays dans le top 10 de notre IBV. D’où vient donc ce mystère de l’Ouest ?
En analysant les différents indicateurs de l’IBV, aucune recette miracle ne surgit. Les villes de l’Ouest obtiennent globalement de bons scores partout, et de meilleurs résultats que leurs homologues orientales sur certains indicateurs socio-économiques majeurs, à l’image des revenus (avec de faibles inégalités et peu de pauvreté), du dynamisme économique (avec plus de créations d’entreprises) ou de l’éducation (plus de diplômés).
La différence la plus marquée réside en fait dans le dynamisme démographique, qui se lit dans des soldes migratoires (arrivées – départs) très positifs. Cette attractivité n’est pas récente, mais elle s’accentue : entre 2013 et 2023, les régions Bretagne, Occitanie et Nouvelle-Aquitaine ont connu, du seul fait des déménagements, une augmentation annuelle de la population de plus de 5 habitants pour 1 000 résidents, indique l’Insee.
« Moins de déménagements en dix ans, mais l’Ouest et le périurbain toujours attractifs », Insee première n° 2073, 2025.
« Moins de déménagements en dix ans, mais l’Ouest et le périurbain toujours attractifs », Insee première n° 2073, 2025.
Est-ce parce que la vie occidentale est particulièrement douce que les personnes qui ont la chance de pouvoir choisir leur vie s’y installent ? Ou est-ce parce que ces classes plutôt favorisées s’y installent que tous les indicateurs virent au vert ? Probablement un peu des deux. Certains héritages ont joué. Les historiens ont ainsi documenté le caractère catholique de la Bretagne et d’une partie des Pays de la Loire, qui a joué un rôle de ciment social avant de prendre des formes très variées : engagements associatif, syndical et militant importants, forte présence de l’économie sociale et solidaire (ESS)…
Mais l’ESS est aussi très présente en Bourgogne-Franche-Comté – une région qui tire la langue –, et inversement, le tissu associatif de certains territoires aquitains ou occitans n’est pas aussi dense et dynamique que celui du Nord-Ouest.
Pour l’urbaniste Daniel Béhar, « les villes de l’Ouest n’ont pas à gérer des friches industrielles ou des populations précarisées. Cet effet macro écrase tous les autres »
Alors quoi ? « L’Ouest bénéficie du contre-effet de l’industrialisation de la France de l’Est au XIXe et au XXe siècle », analyse l’urbaniste Daniel Béhar. « La richesse a longtemps été à l’Est, et l’Ouest est resté à l’écart de la révolution industrielle. Ce qui était considéré comme une faiblesse devient aujourd’hui un atout : les villes de l’Ouest n’ont pas à gérer des friches industrielles ou des populations précarisées. Cet effet macro écrase tous les autres. Il ne faut pas penser qu’il y a un modèle de développement urbain propre aux villes de l’Ouest, qui auraient trouvé une recette que celles de l’Est n’ont pas découverte », déroule-t-il.
Indéniablement, l’arrivée de nouveaux habitants, de surcroît plutôt aisés et qualifiés, vient mettre de l’huile dans des rouages qui fonctionnaient déjà relativement bien, entraînant un effet boule de neige. Ainsi, la géographe Marjolaine Gros-Balthazard a identifié 186 bassins........
