Les menaces sur l’audiovisuel public se multiplient, mais sa privatisation reste peu crédible
L’audiovisuel public est fragilisé par des attaques régulières, notamment de la part de l’extrême droite, qui souhaite sa privatisation. Cela serait économiquement infaisable, mais son indépendance reste fragile.
L’audiovisuel public fait face à des pressions de forte intensité aux Etats-Unis, en Hongrie, en Italie et aussi en France. Depuis septembre dernier, une vidéo diffusée par le magazine d’extrême droite L’incorrect montrant deux éditorialistes de France Inter, Thomas Legrand et Patrick Cohen, en conversation avec deux responsables du Parti socialiste a alimenté une offensive médiatique, surtout (mais pas seulement) de la part des médias de Vincent Bolloré (CNews, Europe 1, Le JDD).
Le JDNews a ainsi titré sur les « intouchables » qui « donnent des leçons et complotent avec la gauche… avec vos impôts ». Omniprésentes sur CNews et Europe 1, ces accusations ont amené…
L’audiovisuel public fait face à des pressions de forte intensité aux Etats-Unis, en Hongrie, en Italie et aussi en France. Depuis septembre dernier, une vidéo diffusée par le magazine d’extrême droite L’incorrect montrant deux éditorialistes de France Inter, Thomas Legrand et Patrick Cohen, en conversation avec deux responsables du Parti socialiste a alimenté une offensive médiatique, surtout (mais pas seulement) de la part des médias de Vincent Bolloré (CNews, Europe 1, Le JDD).
Le JDNews a ainsi titré sur les « intouchables » qui « donnent des leçons et complotent avec la gauche… avec vos impôts ». Omniprésentes sur CNews et Europe 1, ces accusations ont amené Delphine Ernotte et Sibyle Veil, respectivement présidentes de France Télévisions et de Radio France, à porter plainte devant le tribunal de commerce pour « dénigrement ».
A l’Assemblée nationale, les mêmes soupçons de partialité en faveur de la gauche ont suscité l’ouverture, jusqu’en mai, d’une commission d’enquête dirigée par le député Charles Alloncle (Union des droites pour la République), qui mène des auditions à charge ressemblant à une chasse aux sorcières.
Au programme du Rassemblement national
Dans le cadre de la présidentielle de 2022, le Rassemblement national (RN) a inscrit à son programme la privatisation du service public de l’audiovisuel, soit France 2, France 3, France 5 et Radio France, mais pas France Médias Monde (France 24, RFI et MCD, qui émettent à l’étranger), et Arte, partenariat franco-allemand.
La même année, Emmanuel Macron, nouvellement réélu, supprimait la redevance audiovisuelle, créée en 1933, qui assurait à ces médias un financement stable et indépendant des arbitrages budgétaires, soit 3,8 milliards d’euros en 2020, désormais censés être compensés par un prélèvement budgétaire sur la TVA. En réalité, la dotation de l’Etat (bien prélevée sur la TVA) varie.
Pour 2026, elle sera rabotée de 86 millions d’euros, et France Télévisions pourrait amplifier son plan d’économies, déjà conséquent, de 80 millions d’euros. Dans ce contexte de fragilisation, le RN a confirmé son projet de privatiser l’audiovisuel public lors des législatives en 2024.
L'agriculture au pied du mur
Est-ce faisable ? Sur le plan strictement économique, non. Faute d’acquéreur, d’abord :
« Même les chaînes privées, pourtant adossées à de grands groupes, peinent à équilibrer leurs comptes », indique Nathalie Sonnac, professeure de sciences de l’information à l’université Panthéon-Assas, dans un article pour The Conversation.
« Même les chaînes privées, pourtant adossées à de grands groupes, peinent à équilibrer leurs comptes », indique Nathalie Sonnac, professeure de sciences de l’information à l’université Panthéon-Assas, dans un article pour The Conversation.
Ni le groupe Bouygues (TF1, LCI et TFX), ni Bertelsmann (M6, W9, 6Ter), ni l’armateur CMA-CGM (propriétaire de BFM-TV), ni le groupe Canal+ (CNews, C8, Canal+) n’auraient les moyens d’absorber France Télévisions (France TV) ou Radio France.
Par ailleurs, en l’état, ces groupes privés, forts d’une puissante capacité de lobbying auprès du législateur, n’ont aucun intérêt à une privatisation de l’audiovisuel public. Face à l’irruption de plateformes comme YouTube, Netflix et Disney+, la concurrence est déjà acharnée, pour l’audience comme pour la publicité (limitée sur les ondes publiques). Le marché publicitaire n’est « pas en mesure d’absorber une chaîne de plus », estime Nathalie Sonnac, quand le numérique capte déjà 57 % des recettes, chiffre qui pourrait atteindre 60 % en 2030, d’après l’Arcom.
France TV contribue au PIB à hauteur de 4,4 milliards d’euros et génère 62 000 emplois, soit cinq emplois supplémentaires par emploi direct
France TV contribue au PIB à hauteur de 4,4 milliards d’euros et génère 62 000 emplois, soit cinq emplois supplémentaires par emploi direct
Au surplus, un effet indirect négatif n’est pas à exclure car la production audiovisuelle (films documentaires, fictions, séries, jeux, informations) est largement assurée par les chaînes de télévision, qui y contribuent à hauteur de 75 %. Parmi elles, France TV, premier partenaire de la production audiovisuelle et cinématographique nationale, investit chaque année 600 millions d’euros et alimente une industrie culturelle forte de 125 000 emplois et d’un chiffre d’affaires de 3 milliards d’euros.
Selon une étude d’impact1, ce groupe contribue au produit intérieur brut (PIB) à hauteur de 4,4 milliards d’euros et génère 62 000 emplois, soit cinq emplois supplémentaires par emploi direct.
Enfin, les Français y sont attachés : première source d’information, les chaînes télévisées publiques ont réuni 28 % de parts d’audience en 2024, tandis que trois Français sur quatre suivent chaque mois les contenus (émissions dites « linéaires » ou podcasts) de Radio France. Ces chaînes contribuent à l’indépendance de l’information alors que les médias d’extrême droite gagnent du terrain.
Tentatives d’ingérence
En cas d’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, pour Alexis Lévrier, historien des médias à l’université de Reims Champagne-Ardenne, « une privatisation partielle » paraît plus probable : « Une chaîne de télévision et/ou d’une fréquence radio serait mise en vente, pour l’exemple. » On pourrait aussi assister à une suppression pure et simple de certaines chaînes publiques, avec une revente de leurs canaux hertziens.
La tutelle d’un Etat RN ferait peser un risque sur l’indépendance des programmes
La tutelle d’un Etat RN ferait peser un risque sur l’indépendance des programmes
Autre danger, la tutelle d’un Etat RN qui ferait peser un risque sur l’indépendance des programmes. En cas de victoire présidentielle du parti d’extrême droite, Alexis Lévrier s’attend à des « purges massives » à Radio France et France TV. Or, sur le plan juridique, l’indépendance de l’audiovisuel public reste « fragile », avertit Camille Broyelle, professeure de droit des médias à Panthéon-Assas2.
Autorité de tutelle, le ministère de la Culture intervient dans sa gestion au nom de l’Etat actionnaire et des réajustements peuvent intervenir de façon unilatérale pour des raisons budgétaires. Certes, d’après l’article 2 de la loi du 29 juillet 1982, « les citoyens ont droit à une communication audiovisuelle libre et pluraliste ». Il s’agit, précise la juriste, d’un « pluralisme interne » à chaque média, érigé la même année en principe « à valeur quasi constitutionnelle ».
Cette exigence est confortée par la loi du 30 septembre 1986 sur les ondes publiques comme sur les ondes privées hertziennes. En 2008, avancée prometteuse, les principes de « pluralisme » et d’« indépendance » des médias sont inscrits dans la Constitution. Mais l’Arcom, l’autorité de régulation, pour l’instant, « manque notoirement à sa tâche face aux médias privés d’extrême droite », remarque Alexis Lévrier. Quant au Conseil constitutionnel, il s’est abstenu de censurer la suppression de la redevance, qui assurait l’indépendance financière de l’audiovisuel public par rapport à la majorité politique.
Face aux tentatives d’ingérence, la constitution d’une holding qui aurait chapeauté France TV et Radio France ne serait pas d’un grand secours. Le projet de loi annoncé par le gouvernement à la suite des Etats généraux de l’information le sera-t-il davantage ? Les médias publics disposent en tout cas d’un renfort supranational. Entré en application le 25 août 2025, le règlement européen sur la liberté des médias (le Media Freedom Act) devrait servir de garde-fou, tant en ce qui concerne l’indépendance éditoriale que la gouvernance et le financement.
1. « France TV, impact socio-économique », étude du cabinet Utopies, janvier 2021.
2. Coautrice du dossier « L’Etat et l’audiovisuel public », Revue du droit public, décembre 2025.
