Amiante : des conducteurs de métro attaquent la RATP en justice
Le conseil de prud’hommes de Paris examine ce 17 février les dossiers de conducteurs de métro et d’agents de maintenance, qui réclament depuis quatre ans à la régie parisienne des attestations d’exposition aux poussières d’amiante.
Interdite en France depuis 1997, l’amiante n’en a pas fini d’empoisonner la vie et la santé des travailleurs exposés. Le minéral cancérogène est au cœur du litige que le conseil des prudhommes de Paris va juger ce 17 février 2026.
Une vingtaine de conducteurs de métro et une dizaine de techniciens de maintenance de la RATP, soutenus par le syndicat Solidaires RATP, réclament à la régie la remise d’attestations d’exposition à l’amiante, des dommages et intérêts pour non-délivrance de ces documents depuis les premières demandes quatre ans auparavant, ainsi que la réparation du préjudice d’anxiété lié à leur exposition à cette fibre cancérogène.
Depuis 2022, cinq droits d’alerte pour danger grave et imminent (DGI) sur la ligne 3 du métro parisien ont en effet été exercés par des représentants du personnel de Solidaires RATP ou par FO RATP. Les élus s’inquiètent essentiellement de deux risques : l’un concerne les pupitres de conduite des trains, qui sont endommagés alors qu’ils contiennent de l’amiante, l’autre les portes battantes des cabines de conduite, elles aussi détériorées et déformées, alors que les caissons qui les flanquent sont amiantés.
Depuis 2022, cinq droits d’alerte pour danger grave et imminent sur la ligne 3 du métro parisien ont été exercés par des représentants du personnel
Depuis 2022, cinq droits d’alerte pour danger grave et imminent sur la ligne 3 du métro parisien ont été exercés par des représentants du personnel
Malgré les demandes réitérées des syndicalistes de la ligne 3, mais aussi de l’inspection du travail depuis 2024, la direction de la RATP, qui n’a pas souhaité répondre à nos questions – tout comme son avocate –, n’a jamais fourni les fiches et attestations réglementaires d’exposition à l’amiante.
« Ces documents ne coûtent rien à la direction, mais ils sont indispensables aux agents pour bénéficier d’un suivi médical renforcé et adapté, puis, à la retraite, d’un suivi médical post-professionnel entièrement pris en charge par l’assurance maladie », fait valoir Elisabeth Leroux, l’avocate des salariés et de Solidaires RATP.
« Ces documents ne coûtent rien à la direction, mais ils sont indispensables aux agents pour bénéficier d’un suivi médical renforcé et adapté, puis, à la retraite, d’un suivi médical post-professionnel entièrement pris en charge par l’assurance maladie », fait valoir Elisabeth Leroux, l’avocate des salariés et de Solidaires RATP.
« L’amiante est un cancérogène sans seuil1, et peut provoquer des maladies qui se déclarent de nombreuses années après l’exposition, si elles ne sont pas prises en charge suffisamment tôt, l’espérance de vie en est d’autant diminuée. »
Les communes sous pression
Fin janvier 2022, François-Xavier Arouls, conducteur sur la ligne 3 depuis dix-huit ans, et élu Solidaires, réalise que son pupitre de conduite est troué. Un trou « de la taille d’une balle de golf ! », se souvient-il, qui s’est lentement formé sous les coups de butoir de la clé de sélection utilisée pour passer d’un mode de conduite, automatique ou manuel, à l’autre. « Or, je savais, grâce à la cartographie de l’amiante menée par la direction en 2016 qu’il y en avait dans les pupitres de nos trains MF 67. »
Il prévient aussitôt sa hiérarchie, demande à garer son train et déclare un accident du travail.
« Avec trois autres élus Solidaires au comité social et économique (CSE), nous avons déposé un droit d’alerte pour danger grave et imminent à cause de la présence d’amiante dans les cabines conducteur des trains de la ligne 3. »
« Avec trois autres élus Solidaires au comité social et économique (CSE), nous avons déposé un droit d’alerte pour danger grave et imminent à cause de la présence d’amiante dans les cabines conducteur des trains de la ligne 3. »
Percés, les pupitres risquent en effet de libérer des fibres d’amiante qui, inhalées peuvent se déposer au fond des poumons.
Solidaires, syndicat minoritaire à la RATP, n’est pas reçu par la direction, mais la commission santé, sécurité et conditions travail (CSSCT) du CSE déclenche une enquête, assortie d’une mise à jour de l’évaluation des matériaux contenant de l’amiante (MCA) :
« On apprend alors que 80 %, soit 44 trains sur les 47 de la ligne, sont concernés. Nous demandons donc simplement à la direction de remettre des fiches d’exposition à la soixantaine de conductrices et conducteurs de la ligne. »
« On apprend alors que 80 %, soit 44 trains sur les 47 de la ligne, sont concernés. Nous demandons donc simplement à la direction de remettre des fiches d’exposition à la soixantaine de conductrices et conducteurs de la ligne. »
« La preuve que nous sommes exposés ! »
Refus catégorique de la direction de la RATP. Un refus qu’elle oppose depuis aux conducteurs à chaque nouvelle alerte, comme en 2024, où, cette fois, c’est l’usure des portes battantes des cabines de la ligne 3 qui a provoqué un nouvel arrêt des trains. « La direction a fait poser des plaquettes de plastique sur les trous de pupitre, et réduit la taille des clés : c’est bien la preuve que nous sommes exposés ! », estime François-Xavier Arouls.
« La RATP se borne à faire du rafistolage sans jamais penser prévention », renchérit Me Leroux.
« La RATP se borne à faire du rafistolage sans jamais penser prévention », renchérit Me Leroux.
Les constatations de l’inspectrice du travail, qui visite l’atelier de maintenance des lignes 3 et 3 bis et examine les trains à plusieurs reprises à partir de mai 2024, confirme les craintes des agents. Elle soutient les demandes des conducteurs par les observations détaillées qu’elle transmet à Stéphane Jourdan, alors directeur de la ligne 3/3 bis, et à Ingrid Lapeyre-Nadal, « patronne » du métro parisien depuis 2021.
L’inspection du travail révèle que le matériel roulant des lignes 3 et 3 bis, construit en 1967, est identifié comme « susceptible de contenir des matériaux amiantés à de nombreuses localisations dans le train »
L’inspection du travail révèle que le matériel roulant des lignes 3 et 3 bis, construit en 1967, est identifié comme « susceptible de contenir des matériaux amiantés à de nombreuses localisations dans le train »
Dans un courrier du 23 mai 2024, elle relève par exemple que le matériel roulant des lignes 3 et 3 bis, construit en 1967, est identifié comme « susceptible de contenir des matériaux amiantés à de nombreuses localisations dans le train », ce qui induit que toute opération de maintenance expose les agents. Elle observe aussi que « dans l’environnement de la loge de conduite, (…) plusieurs matériaux amiantés sont recensés : table de pupitre, poignée de sélecteur, pâte d’étanchéité entre la face avant et la caisse, portes de loge ».
Du scotch sur les postes de conduite
L’inspectrice épingle en outre l’imprécision de la cartographie réalisée en 2016 par la RATP, qui « ne peut nullement être un document de référence pour identifier les risques amiante ». De même, elle déplore que la RATP n’ait pas fait procéder à des repérages amiante « avant certaines opérations réalisées dans les matériels roulants ferroviaires », comme le veut le Code du travail2.
Lors de sa visite dans l’atelier de maintenance, elle constate la présence « de nombreuses poussières à proximité de matériaux amiantés », et observe que, sur deux des trois trains, les portes battantes des cabines de conduite sont « abimées à l’intérieur (rivets manquants, plaque gondolée) » et que « certains postes de conduites (table de pupitre contenant de l’amiante), sont revêtus de scotch aux points de fuite ». Une « pose de scotch qui n’est pas systématique et visiblement pas entretenue », note-t-elle, alors même que les conducteurs signalent des « flux d’air importants et gênants ».
Surtout, l’inspectrice souligne que la RATP n’entend pas « renouveler le matériel roulant de cette ligne avant 2033 », et n’a pas « planifié de travaux de retrait de l’amiante ou de dépollution des matériaux pouvant être contaminés ».
Des mesures d’empoussièrement partielles
Mais pour Ingrid Lapeyre-Nadal, qui l’explique et le martèle dans chacune de ses réponses à l’inspectrice du travail, en mai, en août et en décembre 2024, tout cela ne repose sur rien : elle ne nie pas la présence d’amiante dans les trains bien sûr, mais écrit-elle, « l’évaluation des risques concernant l’ensemble des métiers » (…) a montré « que l’activité de conducteur de métro n’est pas susceptible d’exposer les agents à l’inhalation de poussières d’amiante ».
« Les vérifications qui ont toujours été effectuées après des alertes du CSE », ont « démontré l’absence d’exposition » du personnel de conduite, affirme la direction
« Les vérifications qui ont toujours été effectuées après des alertes du CSE », ont « démontré l’absence d’exposition » du personnel de conduite, affirme la direction
En effet, poursuit-elle, « les vérifications qui ont toujours été effectuées après des alertes du CSE », ont « démontré l’absence d’exposition » du personnel de conduite. Sans toutefois produire aucun document étayant ces allégations.
La RATP n’a en conséquence pas jugé utile de réaliser « les mesures d’empoussièrement amiante dans le cadre des fonctions de conduite » réclamées par l’inspectrice du travail. D’autant, assure la directrice, qu’« un surpupitre ne contenant pas d’amiante avait été mis en place lors de la rénovation du matériel entre 2000 et 2004 » et que, dès février 2022, des plaques en plastique ont été posées afin d’obstruer les trous existants.
« Il y a donc désormais deux épaisseurs au-dessus du pupitre. Il ressort de ce qui précède que les agents n’ont subi aucune exposition à l’amiante », affirme-t-elle.
« Il y a donc désormais deux épaisseurs au-dessus du pupitre. Il ressort de ce qui précède que les agents n’ont subi aucune exposition à l’amiante », affirme-t-elle.
Les seules mesures d’empoussièrement amiante fournis par la RATP à l’inspection du travail ont été réalisées dans l’atelier de maintenance, « c’est-à-dire sur des trains à l’arrêt », fait remarquer François-Xavier Arouls.
Faute inexcusable de l’employeur
Hélas, les angoisses des conducteurs se sont matérialisées, dès 2022, lorsque l’une de leurs collègues s’est vu diagnostiquer un cancer de l’ovaire. Deux ans plus tard, le 30 avril 2024, cette conductrice a obtenu la reconnaissance en maladie professionnelle de sa pathologie, en lien avec son exposition à l’amiante.
L’entreprise conteste néanmoins cette décision et, dans une réponse du 7 août 2024 à l’inspection du Travail, Ingrid Lapeyre-Nadal va même jusqu’à écrire que l’avis de la caisse d’assurance maladie est « indéniablement frappé d’irrégularités ».
Egalement défendue par Me Leroux, la salariée a entamé une procédure pour faute inexcusable de l’employeur. Dans moins d’une semaine, le 23 février 2026, la direction de la RATP se retrouvera donc de nouveau devant la justice, mais cette fois au tribunal judiciaire de Bobigny.
Cette enquête est réalisée en partenariat avec la revue Santé & Travail
1. On ne peut pas définir une valeur minimale d’exposition en dessous de laquelle il n’y a pas de risque.
2. Articles L.4412-2 et R.4412-97.
