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Comprendre l’accord commercial entre l’UE et l’Inde en 6 graphiques

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02.03.2026

Pour réduire sa dépendance à la Chine et résister à la guerre commerciale de Donald Trump, l’Europe se rapproche de l’Inde, plus ouverte aux accords commerciaux. Quels secteurs en profiteront, et avec quelles contreparties ?

Le 27 janvier, l’Inde et l’Union européenne (UE) ont signé un accord de libre-échange d’ampleur. Tous les détails ne sont pas encore connus, mais on sait d’ores et déjà qu’il permettra « la suppression totale des droits de douane sur 93 % des importations européennes de l’Inde, et sur 92 % des importations indiennes en Europe », a détaillé la Commission européenne. Permettant ainsi la création d’une zone de libre-échange de deux milliards de personnes…

Le 27 janvier, l’Inde et l’Union européenne (UE) ont signé un accord de libre-échange d’ampleur. Tous les détails ne sont pas encore connus, mais on sait d’ores et déjà qu’il permettra « la suppression totale des droits de douane sur 93 % des importations européennes de l’Inde, et sur 92 % des importations indiennes en Europe », a déclaré la Commission européenne. Permettant ainsi la création d’une zone de libre-échange de deux milliards de personnes.

« Les négociations ont démarré en 2007, se sont tenues jusqu’en 2013, avant d’être suspendues pendant dix ans et rouvertes en 2022 », rappelle Sylvia Malinbaum, chercheuse à l’Institut français des relations internationales (Ifri), responsable de la recherche sur l’Inde et l’Asie du Sud.

Alors que les échanges commerciaux entre l’UE et l’Inde progressaient doucement au cours de la décennie 2010, ils ont connu un coup d’accélérateur à partir de cette année-là. Qui correspond à celle où « le monde a pris soudainement conscience de sa dépendance à la Chine », notent Catherine Bros et Daniel Mirza, professeurs d’économie à l’université de Tours.

UE-Inde : une augmentation progressive des échanges de biens, qui s’est accélérée depuis 2022

Après l’accord signé en janvier, l’UE pourrait encore augmenter ses importations de services indiens

Cette prise de conscience a valu pour l’UE – le constat est désormais bien connu – mais également pour l’Inde. New Delhi est en effet « dépendante des importations chinoises pour une large gamme de biens industriels », décrit Sylvia Malinbaum dans une note parue début 2025.

« Par ailleurs, poursuit-elle, le pays est tributaire des technologies chinoises dans des secteurs stratégiques comme l’énergie, les télécommunications et les semi-conducteurs. » Une dépendance « d’autant plus dangereuse que l’Inde a un différend frontalier avec la Chine, qui donne régulièrement lieu à des affrontements militaires ».

« Par ailleurs, poursuit-elle, le pays est tributaire des technologies chinoises dans des secteurs stratégiques comme l’énergie, les télécommunications et les semi-conducteurs. » Une dépendance « d’autant plus dangereuse que l’Inde a un différend frontalier avec la Chine, qui donne régulièrement lieu à des affrontements militaires ».

Si l’accord est donc en préparation de longue date, les choses se sont précipitées ces derniers mois. Et ce, en raison de la guerre commerciale menée par Donald Trump, qui a ciblé à la fois l’UE et l’Inde, pénalisée notamment en raison de ses importations de pétrole russe. L’Inde, pour qui l’acier est une industrie stratégique, s’inquiétait également de l’entrée en vigueur en janvier de la taxe carbone aux frontières de l’Europe. Et de la perte, en septembre dernier, de son accès au « système de préférences généralisées » européen.

Ce dispositif permet l’importation à taux réduit ou nul, au sein du marché unique, de marchandises originaires de pays en voie de développement. « L’UE retire les préférences accordées lorsqu’un pays bénéficiaire devient suffisamment compétitif. Ce sont donc les solides performances économiques de l’Inde en matière d’exportation qui ont motivé la décision, et non une quelconque sanction », explique Bernard Aw, chef économiste pour l’Asie de l’assureur-crédit Coface.

Droits à zéro pour les machines et l’aéronautique

Ceci étant dit, que contient précisément l’accord ? Quels sont les principaux secteurs concernés et les avantages dont chaque partie espère profiter ? Côté européen, pour ses deux principaux secteurs d’exportation vers l’Inde que sont les machines et l’aéronautique, les droits de douane seront ramenés à zéro (contre respectivement 44 % et 11 % jusqu’alors).

Machines, aéronautique : dans quels secteurs l’UE espère augmenter ses exportations vers l’Inde ?

Les droits seront également supprimés pour les médicaments ou les produits chimiques. Au total, il y a de quoi faire économiser 4 milliards d’euros de droits de douane annuels aux exportateurs européens, estime la Commission européenne. « Les réductions tarifaires se feront progressivement, pour atteindre leur cible parfois à échéance de dix ans », tempère toutefois Sylvia Malinbaum.

La quasi-totalité des échanges entre l’UE et l’Inde est concernée par des baisses de droits de douane

Parmi les principaux secteurs exportateurs européens, l’automobile n’a pas obtenu de libéralisation totale, mais une baisse des droits de douane de 110 % à 10 % pour un quota de 250 000 véhicules. Aujourd’hui, « l’UE expédie environ 30 000 voitures par an en Inde », compare Markus Kuger, économiste en charge de l’Allemagne chez Coface.

Tout en s’ouvrant sur le plan commercial, New Delhi cherche avant tout à développer le « Made in India »

Tout en s’ouvrant sur le plan commercial, New Delhi cherche avant tout à développer le « Made in India »

Le quota permet une nette augmentation « mais ces 250 000 voitures restent une goutte d’eau dans le marché indien. Les Indiens n’ont pas souhaité s’ouvrir davantage car ils cherchent à développer leur propre industrie », nuance Sylvia Malinbaum. Tout en s’ouvrant de plus en plus sur le plan commercial, New Delhi cherche avant tout à développer le « Made in India ».

« La structure du marché indien – où les scooters sont plus populaires que les voitures – et le pouvoir d’achat encore restreint de la population limitent les débouchés pour les constructeurs européens, estime de son côté Markus Kuger. Les segments de prix supérieurs devraient toutefois se développer en raison des perspectives de croissance solides de l’Inde et de l’essor de la classe moyenne. »

« La structure du marché indien – où les scooters sont plus populaires que les voitures – et le pouvoir d’achat encore restreint de la population limitent les débouchés pour les constructeurs européens, estime de son côté Markus Kuger. Les segments de prix supérieurs devraient toutefois se développer en raison des perspectives de croissance solides de l’Inde et de l’essor de la classe moyenne. »

Raison pour laquelle « Mercedes, BMW et Audi sont donc probablement mieux placées que Fiat, Renault et Skoda pour profiter de cet accord », conclut l’économiste. De quoi ravir les Allemands, quand la France, elle, s’est réjouie de réductions significatives de droits de douane dans le secteur jusqu’alors très protégé des vins et spiritueux. Ce qui va lui permettre de diversifier ses exportations pour l’instant très concentrées sur quelques pays (Etats-Unis, Chine, Singapour, Royaume-Uni).

L’agriculture, « intérêt défensif » de l’Inde

Pour le reste, les négociations ont été difficiles sur l’agriculture, rapporte la Commission européenne, « étant donné la sensibilité du secteur dans les deux zones ». Aucune réduction tarifaire n’a donc été accordée par l’UE pour les produits jugés sensibles (sucre, riz, blé tendre, bœuf et poulet notamment), ce qui a probablement permis que l’accord UE-Inde cristallise moins de tensions que celui récemment signé avec le Mercosur.

Lorsque des réductions ont été accordées, par exemple sur la viande de mouton, l’amidon ou encore le maïs doux, elles ont été assorties de quotas. Et, assure la Commission, tous les produits entrant dans l’UE devront se conformer aux normes en vigueur sur le marché unique.

L’agriculture représente 17 à 18 % du produit intérieur brut (PIB) indien et emploie 42 % de la main-d’œuvre

L’agriculture représente 17 à 18 % du produit intérieur brut (PIB) indien et emploie 42 % de la main-d’œuvre

L’agriculture faisait partie des « intérêts défensifs » de l’Inde, c’est-à-dire des secteurs qu’elle souhaitait elle aussi protéger des importations étrangères. Et pour cause : le secteur « représente 17 à 18 % du produit intérieur brut (PIB) du pays et emploie 42 % de la main-d’œuvre », précise Bernard Aw.

Mission réussie ? Pas sûr, car le chef du gouvernement indien Narendra Modi a en parallèle supprimé le revenu agricole garanti. « Il existait en Inde depuis vingt ans et permettait notamment la survie des petits paysans versés à une économie de subsistance », décrit Charlotte Thomas, chercheuse associée au programme Asie-Pacifique de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).

A terme, l’accord commercial UE-Inde pourrait donc, pronostique-t-elle, « être utilisé pour privatiser et libéraliser le marché agricole tel qu’en rêvent les grands groupes capitalistes indiens, au premier rang desquels Reliance, de la famille Ambani, proche du Premier ministre et important financeur de son parti politique ».

Des avantages pour l’acier et le textile indiens

Du côté de ses « intérêts offensifs », New Delhi a cherché à négocier des avantages pour ses exportateurs : il s’agit de l’acier, des secteurs à forte intensité de main-d’œuvre – textile, vêtements, chaussures ou encore cuir, bijoux et jouets – et, enfin, des services.

L’Inde fait en effet partie des principaux fournisseurs d’acier de l’UE. Malgré les demandes de New Delhi en ce sens, les producteurs indiens n’ont pas été exonérés de la taxe carbone aux frontières européenne. L’UE s’est toutefois engagée à fournir une assistance financière et technique pour aider les exportateurs indiens à se mettre en conformité avec le dispositif. Et, alors que le Vieux Continent souhaite, depuis cette année, limiter ses importations d’acier à 18,3 millions de tonnes par an, un quota sans droit de douane de 1,6 million de tonnes a été accordé à l’Inde.

Le textile indien peut désormais entrer sans droits de douane au sein de l’UE

Le textile indien peut désormais entrer sans droits de douane au sein de l’UE

Le textile indien gagne de son côté un avantage non négligeable avec l’accord, puisqu’il peut désormais entrer sans droits de douane au sein de l’UE (contre environ 12 % jusqu’alors), ce qui rend le secteur plus compétitif que celui de ses voisins, notamment bangladais, qui s’en sont d’ailleurs inquiétés. Narendra Modi y voit également une opportunité pour créer les emplois dont le pays manque cruellement. Mais de quelle qualité ? D’autant que New Delhi a refusé que l’application de l’accord signé avec l’UE soit conditionnée à son respect des règles du Bureau international du travail.

Enfin, résume Bernard Aw, le texte « ouvre un accès prévisible et élargi à 144 sous-secteurs de services de l’UE pour les prestataires de services indiens », dont la plupart opèrent dans les services de l’information et de la communication. L’Union européenne a également fait part de son intérêt pour les services indiens en lien avec la finance, le transport ou la construction maritime (pose de câbles sous-marins, notamment).

Ce pan de l’accord était d’importance pour l’Inde puisque les services représentent sa principale source de croissance1. Le pays est par ailleurs le huitième plus gros exportateur net de services au monde. Une configuration qui le distingue « des pays à revenus dits intermédiaires dont la performance externe repose davantage sur le manufacturier ou les produits primaires », résume le service économique de l’Ambassade de France en Inde. Le secteur est, en revanche, très peu pourvoyeur d’emplois.

Les exportations de services indiens en plein essor

Le tournant libre-échangiste de New Delhi

Plus globalement, alors que l’Inde est traditionnellement assez protectionniste – elle imposait en 2025 des droits de douane de quasiment 16 %, soit le double de la moyenne mondiale –, « l’accord met en évidence le regain d’intérêt de New Delhi pour les accords commerciaux », résume Bernard Aw. « A ses débuts au pouvoir, Narendra Modi a mis fin aux traités d’investissement avec près d’une soixantaine de pays, tandis que les droits de douane continuaient d’augmenter », rappelle Sylvia Malinbaum. Mais cette politique a changé :

« L’Inde a conclu ces cinq dernières années huit accords commerciaux2. En se concentrant sur les pays développés, car, au-delà d’un accès au marché pour ses exportations, l’Inde cherche à capter des savoir-faire, des technologies et des investissements pour son industrie. »

« L’Inde a conclu ces cinq dernières années huit accords commerciaux2. En se concentrant sur les pays développés, car, au-delà d’un accès au marché pour ses exportations, l’Inde cherche à capter des savoir-faire, des technologies et des investissements pour son industrie. »

Pour l’Inde, l’accord est d’autant plus intéressant que l’UE est peu regardante sur les droits humains

Pour l’Inde, l’accord est d’autant plus intéressant que l’UE est peu regardante sur les droits humains

Pour l’Inde, dont l’UE est le deuxième partenaire à l’export s’agissant des biens, derrière les Etats-Unis3, l’accord est d’autant plus intéressant que l’UE est peu regardante sur les droits humains, en dépit des dérives autoritaires de Narendra Modi. Et le texte fait également fi des liens de son régime avec la Russie.

L’Europe est un débouché important pour l’Inde

La priorité européenne est claire : diversifier les partenaires commerciaux dans un contexte de tension croissante avec la Chine et les Etats-Unis. Mais l’UE pourra-t-elle leur substituer l’Inde ?

« L’Inde n’est pas encore équivalente aux Etats-Unis en termes de potentiel économique. Et surtout, c’est un marché plus complexe, en raison de différences culturelles importantes, de l’écart de nombreuses normes, des pratiques de business », explique Matthieu Crozet, conseiller scientifique au Cepii (Centre d’études prospectives et d’informations internationales) et auteur d’une note récente sur les bénéfices de la diversification commerciale.

« L’Inde n’est pas encore équivalente aux Etats-Unis en termes de potentiel économique. Et surtout, c’est un marché plus complexe, en raison de différences culturelles importantes, de l’écart de nombreuses normes, des pratiques de business », explique Matthieu Crozet, conseiller scientifique au Cepii (Centre d’études prospectives et d’informations internationales) et auteur d’une note récente sur les bénéfices de la diversification commerciale.

Malgré cela, l’Inde n’en finit pas d’attirer les convoitises. En témoigne la signature début février d’un accord avec les Etats-Unis, puis la visite mi-février du président français à New Delhi, avec à la clé un contrat de 114 avions de combat Rafale. L’accord avec l’UE doit encore, lui, être adopté formellement par le Conseil ainsi que le Parlement européens.

1. Sur les dix dernières années, le rythme de croissance moyen du secteur a été de 6,4 %, contre 4,4 % pour l’agriculture et 5,3 % pour le secteur secondaire (industries manufacturières, construction). Et les services ont représenté 64 % de la valeur ajoutée brute en 2024-2025

2. Avec l’île Maurice, les Emirats arabes unis, Oman, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Union européenne, l’AELE (Association européenne de libre-échange composée de la Suisse, de la Norvège, de l’Islande et du Liechtenstein) et le Royaume-Uni.

3. L’Inde, de son côté, est le neuvième partenaire commercial de l’UE, représentant 2,4 % des exportations des Vingt-Sept.


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