L'Adieu au réel
Deux événements ont récemment provoqué une secousse politique et médiatique qui a conduit à fouler aux pieds la vérité : le classement de LFI à l’extrême gauche, l’intense émotion soulevée par la mort de Quentin Deranque. En ces temps de confusion tumultueuse des esprits et d’inversion des réalités, il me semble utile d’avancer quelques éléments de réflexion critique.
Qu’est-ce que l’extrémisme politique ?
C’est le rapport à la légalité qui définit, à mon sens, l’extrémisme politique. Non pas le fait de critiquer telle ou telle décision administrative ou judiciaire, mais de concevoir son action ou le but de son action contre la légalité ou en dehors d’elle. Ainsi un parti appelant à renverser le régime par les armes, ou ne s’interdisant pas le recours à la violence, peut-il être classé comme « extrême ». Traditionnellement, la gauche marxiste-révolutionnaire ou anarchiste entre dans ce cas de figure. De même, la droite monarchiste ou fasciste, qui entendent mettre à bas la démocratie. L’usage du terme « révolution » par LFI est métaphorique. Il désigne une volonté de réforme radicale et renvoie à l’insurrection des consciences. Son programme n’entend pas même substituer un autre système économique au capitalisme, mais fortement le corriger par l’intervention étatique. On est loin du communisme ou de l’idéal autogestionnaire encore défendu dans les années 1970-1980 par l’extrême gauche. En vérité, il n’y a, au sein du programme ou des communiqués officiels, pas le moindre appel à se situer hors-la-loi.
Que penser, alors des arguments avancés par le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, pour disqualifier le mouvement en lui collant l’étiquette infâme ? 1) « Une remise en cause très forte de l’autorité judiciaire », dont des « accusations systématiques de la police », dit-il. La critique des institutions fait partie du jeu normal du fonctionnement démocratique, et c’est heureux. Elle est d’ailleurs protégée par la liberté d’expression. Celle-ci s’applique en priorité à ceux qui ne sont pas d’accord avec vous, sinon c’est donner un nom flatteur à l’autocélébration.
2) La « désalliance » de LFI au sein du « bloc de gauche » l’isolerait à l’extrémité de sa famille politique. L’argument est encore plus faible, car la question renvoie, non pas à des ententes de circonstances, mais au fond des idées mises en avant. Au surplus, en dépit des énormes tensions récurrentes entre les diverses formations du bloc de gauche, il y a bien eu alliance en 2022 et 2024.
Enfin, 3) « on peut considérer que la France insoumise s’éloigne un peu de nos valeurs universalistes républicaines ». Le propos n’est nullement étayé. Il s’agit d’une simple affirmation, et non d’une démonstration. « On peut considérer » signifie aussi bien « on peut ne pas considérer ». Et c’est sur des bases aussi fragiles qu’on expulse un parti du cercle de la Raison ? D’ailleurs, l’emploi du terme « nos valeurs » impliquerait qu’il y ait accord unanime sur le contenu desdites valeurs, ce qui reste une fois de plus à prouver.
Le Conseil d’État n’a pas donné raison au ministre de l’intérieur, puisque telles n’étaient pas ses attributions. Il s’est borné à constater qu’il avait le droit de prendre cette décision, sans la motiver, c’est-à-dire sans avoir à l’argumenter, et « sans contradictoire », c’est-à-dire sans entendre les raisonnements du parti ainsi stigmatisé.
Le plus troublant est sans doute de constater que d’autres formations politiques, en revanche, mériteraient l’appellation d’« extrême ». Lorsque Bruno Retailleu fustige « les dérives de l’État de droit », il entend soustraire l’État à la nécessité de respecter le droit. Il plaide de facto pour une administration hors-la-loi. Sa doctrine est un cas chimiquement pur d’extrémisme. Quant au RN, à l’occasion de son procès de détournement de fonds publics européens, il a théorisé le fait d’échapper à la sanction du juge au nom de la séparation des pouvoirs. D’après lui, le peuple se place au-dessus des magistrats ; seul lui serait habilité à condamner, par les urnes, une formation politique. Une fois de plus, le parti dévoie le langage, puisque la séparation des pouvoirs exige précisément que tous et toutes respectent le droit, même le président actuel ou la future présidente. « La loi est la même pour tous », comme le clame la Déclaration des droits de l’homme........
