La démocratie sociale hors sol
Peut-on confier le soin de définir la démocratie sociale à ceux qui ont promu et accompagné les exigences du capitalisme contemporain ? C’est la question qu’on peut se poser quand on lit le livre de Gilbert Cette, Guy Groux et Richard Robert, Sauver la démocratie sociale, Du conflit au contrat (Calmann-Lévy, 2026). Le premier des trois auteurs est le plus connu : il préside depuis octobre 2023 le Conseil d’orientation des retraites après l’éviction de Pierre-Louis Bras parce que celui-ci avait affirmé que « les dépenses de notre système de répartition ne dérapaient pas »[1] au plus fort de la bataille sociale contre la réforme des retraites de 2023. Auparavant, Gilbert Cette avait présidé le groupe des experts sur le SMIC, publié des critiques sur le salaire minimum, appelé à réformer le droit du travail et soutenu les candidats François Hollande en 2012 et Emmanuel Macron en 2017.
Dans ce livre, Sauver la démocratie sociale, les trois auteurs[2] développent une thèse qu’il disent être originale : comparativement autres pays européens, la France souffre d’un manque de démocratie sociale, à savoir d’un ensemble de procédures qui, au plus proche de l’entreprise, seraient capables de favoriser des contrats entre syndicats et employeurs et ainsi se défaire de la tutelle de l’État qui, au travers de lois et de règlements, corsète et condamne d’avance toute velléité de véritables négociations.
Le capitalisme n’a pas les syndicats qu’il souhaiterait
Pour les auteurs, la cause de cette carence « découle d’un fait majeur : la présence d’une culture conflictuelle qui imprègne en profondeur les rapports sociaux et tranche avec la culture du compromis qui est l’un des traits dominants du dialogue social dans la plupart des pays européens. […] À la fin des années 1960, la France rurale devient de plus en plus urbaine et industrielle. Elle est confrontée à de profondes transformations impliquant de nombreuses réformes que récusent fréquemment les syndicats porteurs d’une culture de lutte des classes. » (p. 10, aussi p. 25). Et de fustiger les grandes mobilisations sociales : « Derrière le spectacle de la puissance des foules en marche, derrière la légendaire capacité à mobiliser, se cache une impuissance persistante à peser, à négocier, à décider, à signer. Cet apparent paradoxe tient dans une équation unique qui allie faiblesse, division et radicalité. » (p. 27).
Avant d’interpréter ce diagnostic, remarquons le présupposé épistémologique : c’est la culture qui imprègne les rapports sociaux, ce n’est pas l’inverse. Les structures matérielles, économiques et sociales notamment, ne sont pas une cause, elles sont une conséquence. Où trouve-on une telle liaison non seulement à sens unique, mais idéaliste philosophiquement parlant, sinon dans l’idéologie dominante ? Cette inversion n’est pas anodine. En 270 pages, ce livre ne prononce pas un mot, ne propose pas une ligne, sur le capitalisme contemporain, sur ses transformations qui modèlent les conditions de travail, les formes du travail, les représentations culturelles de celui-ci, les attentes et les revendications des travailleurs, et au final les formes d’expression syndicales. Autrement dit, l’expression des salariés et de leurs représentants, de même qu’en face celle du patronat, se font entendre comme si nos auteurs les plaçaient hors sol, hors de tout rapport de forces, une fois posée l’hypothèse et le principe normatif : syndicats et patronat sont et doivent être des « partenaires sociaux ».
Sans le cadre du capitalisme, on ne s’étonnera pas de la détestation des auteurs envers les syndicats, maintes fois suggérée, sinon dite ouvertement. Bien sûr la, CGT est la première cible des moqueries ou du mépris[3], des critiques récurrentes, sinon des attaques violentes. La « pacification des rapports sociaux » (p. 17) tant désirée commence par la dénonciation. Pour les auteurs, la « mère des batailles » à mener est contre la « faiblesse du syndicalisme français (p. 18). « L’émiettement et la division syndicale sont une des raisons majeures des conflits sociaux qui empêchent la mise en œuvre des réformes », dont il découle « une faible confiance des salariés envers les syndicats » (p.19) et « l’incitation des syndicats à porter au mieux les attentes des salariés [qui] demeure faible » (p. 20).
Quel crédit peut-on accorder à une enquête par sondage pour savoir à quels intérêts les syndicats sont attentifs et qui, parmi les réponses suggérées, demande : aux intérêts des responsables syndicaux ? (p. 59). La réponse de 79 % des personnes interrogées ne fait plus de doute. Avant de déplorer que le taux de participation aux élections professionnelles dans les très petites entreprises ne soit que de 4,07 % : 200 000 votants sur 5,3 millions de salariés (p. 62). C’est peu effectivement, mais est-ce moins probant qu’un sondage méthodologiquement non renseigné et aux questions fermées ?
Déplorer la faiblesse de syndicats de négociations va alors de pair avec la dénonciation de leur « politisation » (p. 73 et suiv.). Là encore par contraste avec les syndicats étrangers : « Il ne serait pas possible pour un syndicat allemand d’appeler à des arrêts de travail contre une réforme des retraites, par exemple, ce type de question étant du ressort du débat parlementaire et donc des partis. » (75). Autrement dit, pour nos trois auteurs, la retraite ne concerne pas le travail et ses conditions. Quel serait donc le domaine de compétence et d’action des syndicats ? Au fil des pages se dessine donc dans cet ouvrage, prompt à dénoncer l’idéologisation des syndicats, une ligne foncièrement conservatrice, voire réactionnaire, consistant à dépolitiser les questions sociales, à techniciser les enjeux de société, ceux-là mêmes qui engagent l’avenir des citoyens, en particulier des classes populaires. On comprend alors l’agacement des auteurs contre la Charte d’Amiens de 1906 qui, non seulement consacrait l’indépendance des syndicats français par rapport aux partis, mais, surtout exprimait le double enjeu pour la CGT de l’époque : la défense des intérêts de travailleurs et leur émancipation intégrale hors du capitalisme, la « double besogne » selon la formule une fois de plus méprisante des auteurs (p. 77).
Gilbert Cette, Guy Groux et Richard Robert soulèvent de multiples paradoxes dans les attitudes du syndicalisme français. Mais c’est plutôt leur position qui est paradoxale. Quand ils rejettent la « politisation » des syndicats (surtout des syndicats non conformistes), ils ne les accusent pas de faire le jeu de tel ou tel parti politique (l’ancien lien entre la CGT et le PCF n’a plus cours), ils les critiquent par le fait qu’ils posent des questions relatives à l’organisation et aux valeurs de la cité, au sens donc originel de la politique. Et c’est là le paradoxe, sinon la contradiction, des trois auteurs : hérauts de la démocratie (sociale) ils en nient la dimension profonde par le fait que les syndicats n’auraient à leurs yeux pas le droit de s’immiscer dans les débats sur l’organisation sociale et donc politique au sens premier du terme.
La dénonciation de la supposée politisation syndicale ne s’arrête pas à la CGT. Solidaires en prend aussi pour son grade. Et tous se voient accusés de confondre agenda social et agenda politique. Rendons-nous compte : « Lors des appels à la grève contre les réformes des retraites de 2010, 2019 et 2023, certains syndicats ont articulé leur opposition autour de discours politiques globaux contre le "néolibéralisme", plutôt que sur des questions directement liées à l’expérience concrète des salariés. Or quand on considère, d’une part, le contenu de ces réformes et, d’autre part, la fréquence, dans ces discours syndicaux, de la référence à ce "néolibéralisme », qui apparaît davantage comme un épouvantail que comme un véritable axe de construction des réformes, on ne peut s’empêcher de se dire que l’idéologie l’emporte sur........
