La médaille qui a fait frissonner le Québec
MILAN | « Des fois, on pense que des choses sont impossibles. Mais elles ne le sont pas ».
Voilà ce que Laurent Dubreuil veut qu’on retienne de sa médaille de bronze au 500 mètres en patinage longue piste à Milan. Une médaille que personne ne pensait vraiment qu’il puisse gagner...sauf lui.
Dans ce qui a été un des moments les plus marquants de l’histoire du patinage canadien, le Lévisien a grimpé sur la troisième marche du podium en osant même battre momentanément le record olympique.
Si vous aviez misé qu’il allait gagner cette médaille, vous êtes beaucoup plus riche.
J’étais sur place. C’était magique. Sur la galerie de presse, je me fais un devoir pour ne pas montrer d’émotion. Mais je suis chauvin, car je le connais un peu Laurent. À Québec, on le connait tous. Et on l’aime. Tout le monde l’aime. Il est même chroniqueur au Journal.
Il fallait donc que je garde à l’intérieur tout le bonheur qui était en train de faire exploser mon cœur et qui me traversait tout le corps à coups de grands frissons. Des frissons qui se sont rendus jusque dans vos chaumières aussi si vous regardiez la course. Ç’a été un des plus beaux moments à couvrir dans ma vie.
C’est juste fascinant de voir Laurent à travers tout le reste. Le top 10 a moins de 30 ans. Les meilleurs ont moins de 25 ans. Il y a quelques grandes perches qui ressemblent à des fusées. Et là, tu vois Laurent qui a l’air de rien en plein milieu, en ses grosses lunettes, ses épaules de bucheron et son poil de «chest» qui sort de partout dès qu’il descend un peu la fermeture éclair de sa combinaison.
Une chance, vraiment ?
Bref, même les médias, on ne voulait pas le dire trop fort, mais on ne croyait pas tant que ça qu’il était possible pour lui de grimper sur le podium. Il a gagné plein de médailles par le passé. Mais les jeunes loups l’ont dépassé.
Même son père le sentait. « C’est la première fois depuis six que je ne sens personne ou très peu de gens le croyaient quand il disait qu’il pensait avoir une chance de médaille et paf, dans les dents », l’ex-Olympien Robert Dubreuil qui semble encore aussi impressionné par la capacité de son fils à briller quand il s’agit d’un grand moment.
Laurent était le 20e à passer. Il a battu le record olympique. C’était déjà remarquable. Mais tout le monde savait que ça n’allait pas tenir trop longtemps. Il fallait donc que dix autres patineurs, théoriquement aussi ou plus vite que lui, passent après lui.
Mais seulement deux ont réussi. Laurent regardait ça, assis au sol.
« J’étais stressé en (jurons québécois) C’était les 12 minutes les plus stressantes de ma vie », a lancé Laurent Dubreuil en point de presse.
« Je savais qu’il y avait des patineurs qui pouvaient me battre. Je me suis donc assis par terre en me disant que quelqu’un me bat (et qu’il n’a pas de médaille), je ne vais pas m’écrouler de haut, parce que je suis déjà assis à terre », a-t-il ajouté, encore une fois, en faisant rire tout le monde.
Au delà de la médaille
La réaction de lui et son équipe était touchante. On voyait nos Canadiens sauter en plein milieu de l’aréna en soulevant Laurent, le vieux patineur qui n’avait pas dit son dernier mot aux Olympiques.
Encore une fois, il a expliqué qu’une médaille n’est qu’un objet et que c’est pour lui-même qu’il essaie de se dépasser. Il va la mettre dans un tiroir et son fils de trois ans risque de la briser, a-t-il raconté. « Si Pierre de Coubertin avait décidé en 1896 que les cinq premiers ont une médaille, ça n’aurait rien changé. S’il avait décidé que seulement premier a une palme de laurier, je n’aurais rien. Donc au final, je suis troisième, c’est juste ça ».
Mais il reconnait que cette médaille représente deux choses importantes pour lui.
Premièrement parce que c’est sa discipline le 500 mètres et sa médaille olympique, c’était au 1000 mètres aux derniers jeux. Il avait terminé à un poil d’une médaille au 500 mètres.
« Ça me faisait suer en simonak de ne pas en avoir une au 500 mètres aux Olympiques (...) Je me disais que j’étais trop bon pour ne pas en avoir une ».
Deuxièmement, parce que ç’a été une année difficile pour lui. « J’ai eu des doutes, mais je n’ai jamais arrêté d’y croire ».
C’était mignon et très comique d’ailleurs, sa façon d’illustrer à quel point sa saison avait été difficile.
« Ma fille (6 ans) est habituée de me voir gagner des médailles. Là, je finissais 8e et elle me disait : bravo papa ! Il y a deux ans, je finissais 5e et elle me disait que c’était pourri. Mais là c’était rendu bon 8e. Ça démontrait comment je n’avançais plus », a poursuivi Laurent.
Je lui ai dit qu’on doutait un peu de lui-même si on n’en parlait pas beaucoup et je lui ai demandé s’il était sincère quand il racontait qu’il pensait pouvoir aller sur le podium.
Pour une médaille, non, il n’était pas si confiant. Mais il n’avait pas de doute qu’il allait faire une bonne course. Le problème, explique Laurent, c’est que maintenant, même s’il faut la course de sa vie, il sait que trois autres patineurs peuvent le battre. Ce n’était pas comme ça avant. D’ailleurs, ils ne classent pas les gagnants de l’or et de l’argent dans la catégorie des gens mortels.
J’ai essayé tant que bien mal lui soutirer quelques émotions, lui que sa mère me qualifie, en riant, de passionné, mais cartésien, deux traits de personnalité qui ne vont pas souvent ensemble.
Je lui ai parlé de ce frisson qu’il avait donné à tant de Québécois et si ça lui faisait quelque chose d’avoir été la cause de tout ça, à 33 ans, entouré des jeunes fusées.
« Au final, l’âge, c’est juste un chiffre. Moi je me sens encore bien. C’est surement ma dernière médaille olympique, mais ce n’est pas ma dernière médaille. Je veux encore m’améliorer. Ce qui m’allume, c’est l’excellence. S’il y a quelque chose que les gens peuvent retenir, c’est en qu’en persévérant et en visant haut, des fois, on peut surprendre », a-t-il laissé tomber.
