En Argentine, l’inquiétant recul du droit à l’avortement
Amériques — Reportage
En Argentine, l’inquiétant recul du droit à l’avortement
Légalisé en 2020, le droit à l’avortement est gravement menacé depuis l’arrivée au pouvoir de Javier Milei. Dans la province de Tucumán, Florencia et sa mère, l’avocate Soledad Deza, incarnée à l’écran dans le film « Belén », primé aux Goya en Espagne, se battent pour faire respecter la loi.
Louise André-Williams
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TucumánTucumán (Argentine).– Il fait une chaleur étouffante ce 29 janvier dans la salle d’attente du petit centre médical du village Manuel García Fernández. C’est le quatrième établissement dont Florencia Sabaté pousse la porte ce jour-là. Nullement impressionnée par la Vierge à l’enfant de plus de deux mètres de haut sur le mur qui jouxte le bureau de l’assistante médicale, elle ose la question : « Bonjour, c’est possible d’avorter, ici ? »
La femme se décompose. « C’est une question vraiment délicate… Je ne peux pas te répondre. » Florencia Sabaté insiste : « J’ai besoin de parler à un médecin. C’est urgent. » La secrétaire lui répond que les médecins de l’établissement ne font pas « ce genre de chose » et que, de toute façon, « ils n’ont pas les médicaments pour ». Avant de quitter les lieux, Florencia Sabaté colle un autocollant sur le mur : « Avorter est un droit. »
Depuis un an, elle écume les centres de santé et hôpitaux de cette province conservatrice, située dans le nord de l’Argentine. Son objectif : documenter les innombrables obstacles qui se dressent sur le chemin des femmes souhaitant interrompre leur grossesse. Et diffuser au passage les coordonnés de la fondation Mujeres × Mujeres pour laquelle elle travaille depuis ses 19 ans.
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Ce matin-là, la jeune femme nous embarque à bord de l’iconique camionnette verte de l’organisation. « C’est notre Batmobile à nous, on l’appelle la Misomobile ! », lance-t-elle, en référence au misoprostol, la pilule abortive, provoquant l’hilarité de Milagros Segura, assistante sociale de la fondation, assise côté passager.
Vingt minutes plus tard, la « Misomobile » se gare devant un autre hôpital, où l’accueil est carrément hostile : « Qu’est-ce que vous faites à poser ce genre de question bizarre ? Ah mais non, ce n’est pas autorisé ! », nous assure une femme dans la salle d’attente, sincèrement surprise par l’objet de la demande.
Tous les centres médicaux que nous visitons ce jour-là – sept au total – sont saturés de symboles religieux. La province en compte plus de trois cents, mais ceux qui pratiquent des IVG « se comptent sur les doigts d’une main », affirme Florencia Sabaté. En cause : des pénuries de pilules abortives et une recrudescence d’« objecteurs de conscience », les médecins qui refusent de pratiquer des avortements.
Soudain, miracle : la maternité Nuestra-Señora-de-la-Merced (« Notre-Dame-de-la-Merci ») propose un rendez-vous… dans un mois. « Une éternité quand on doit avorter », s’agace Florencia Sabaté, avant de coller discrètement un autocollant.
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Mujeres × Mujeres existe depuis plus de dix ans et emploie actuellement seize personnes, dont un médecin, des psychologues, des assistants sociaux, des avocats. Leur objectif est de « renforcer la souveraineté sexuelle des femmes et des personnes issues de la diversité ».
Au siège de la fondation, une grande maison coloniale située dans la capitale de la province, San Miguel de Tucumán, nous retrouvons la mère de Florencia Sabaté, Soledad Deza. Cofondatrice de Mujeres × Mujeres, Soledad Deza est célèbre en Argentine et désormais à l’international, depuis que le film Belén, réalisé par Dolores Fonzi et primé à la cérémonie des Goya le 28 février, a porté à l’écran l’affaire qui a fait basculer sa vie et celle de millions d’Argentines.
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