Osamu Nishitani : "Les Américains ont été les premiers à considérer la Terre comme une marchandise"
Dans L'Impérialisme de la liberté (Seuil), le philosophe japonais Osamu Nishitani porte un regard très critique sur la naissance des États-Unis et l’exportation du modèle américain fondé sur un droit de propriété autoproclamé. Si l’Europe chrétienne n’est pas épargnée, l’auteur insiste sur l’exception américaine, à savoir son absence de tentative d’assimilation des peuples autochtones et son expansionnisme belliqueux pour promouvoir une fausse idée de la liberté. Marianne l'a interviewé.
Marianne : En quoi le fait que le continent sur lequel a débarqué Christophe Colomb ait été nommé « l’Amérique » est important pour comprendre son évolution ?
Osamu Nishitani : Parce que l’Amérique désigne d’abord un imaginaire occidental : celui d’un « Nouveau Monde », d’un continent vierge découvert par les Européens. Les peuples qui y vivaient depuis des millénaires ne se reconnaissaient pas plus comme des « Américains » que comme des « Indiens ». L’Amérique n’a pu se construire qu’en les chassant ou les anéantissant car toute vie humaine ayant précédé l’arrivée des Européens contredisait sa nouveauté.
Son nom même est le fruit de l’imagination d’un cartographe allemand qui attribua faussement la découverte du « Nouveau Monde » au navigateur florentin Amerigo Vespucci. Qui est américain ? Ce sont les Européens qui se sont installés dans ce nouveau monde et leurs descendants et non pas les « Indiens » aux yeux desquels les « Américains » étaient ceux qui les chassaient à coups de fusil de l’habitat hérité de leurs ancêtres.
« Les indigènes n’avaient pas l’idée de la propriété privée de la terre. »
Ils ont ainsi été massacrés ou repoussés toujours plus loin vers le Far West, au-delà de la fameuse frontier, qu’il faut se garder de traduire en français par « frontière », car loin de fixer des bornes (border) à l’expansion territoriale des Américains, elle désignait le front avancé de la « civilisation » contre la « sauvagerie » indigène. L’américanisation du continent s’est achevée lorsque cette ligne de front a rejoint les côtes du Pacifique.
Vous utilisez la formule « expulsés de force en toute légalité » pour traduire le sort des « Indiens d’Amérique » : comment expliquer cette apparente contradiction ?
Les « Indiens » n’étaient pas reconnus par les Américains comme des « sujets de droit », concept issu du droit romain qui est aujourd’hui encore difficile à traduire dans de nombreuses langues non-européennes. Une fois qu'ils ont été placés hors du droit, leur traitement dépendait uniquement des rapports de force. Les « Indiens » étant situés « hors la loi », rien ne s’opposait à la prise de possession de leurs terres. De leur point de vue « sauvage », la Terre n’appartient à personne et on ne doit interdire à personne d’y vivre.
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En d’autres termes, les indigènes n’avaient pas l’idée de la propriété privée de la terre. La nature, l’environnement vital n’étaient pas à leurs yeux des choses que l'on pouvait s'approprier, et ce sont au contraire les humains qui devaient se sentir redevables. Ils n’ont donc pas rejeté d’emblée........
© Marianne
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