Donald Trump joue sa présidence en Iran
ANALYSE GÉOPOLITIQUE. La guerre en Iran pourrait faire perdre le Congrès aux républicains aux élections de mi-mandat, en novembre, si l’inflation plombe d’ici là le pouvoir d’achat des Américains. Advenant la perte du Sénat et de la Chambre des représentants, Donald Trump deviendrait alors un canard boiteux, qui ne pourrait plus faire grand-chose sur le plan politique. Ce qui serait une bonne nouvelle pour l’économie et les entreprises québécoises.
Certes, on n’assisterait probablement pas à l’élimination de tous les droits de douane. Comme à la suite de la récente décision de la Cour suprême d’invalider les tarifs réciproques de Trump, le président trouvera sans doute une autre manière d’exercer des pressions sur ses partenaires commerciaux, dont le Canada, advenant la perte du Congrès.
En revanche, ces pressions seraient nécessairement moins fortes si les démocrates contrôlaient à la fois le Sénat et la Chambre des représentants.
Pourquoi la guerre israélo-américaine contre l’Iran est-elle importante dans le processus électoral aux États-Unis? Parce qu’elle entraîne des répercussions économiques au sud de la frontière.
«It’s the economy, stupid», comme l’a si bien exprimé James Carville, stratège de Bill Clinton durant l’élection présidentielle de 1992, pour expliquer l’enjeu fondamental de ce scrutin – et, du reste, de toutes les élections américaines – remporté à l’époque par le jeune gouverneur démocrate de l’Arkansas.
En novembre 1992, Bill Clinton affrontait une grosse pointure, le président républicain sortant George Bush père.
Au début de 1991, à la tête d’une coalition de 35 pays, dont le Canada, ce dernier avait mené une guerre victorieuse pour chasser les troupes iraquiennes de Saddam Hussein qui avaient envahi le Koweït en août 1990.
Au sortir de cette guerre survenue au lendemain de la fin de la guerre froide, le prestige mondial des États-Unis était à son Zénith. Tout comme la réputation du président Bush, vu comme un leader politique exceptionnel sur la scène internationale.
Or, durant la présidentielle de l’automne 1992, le bilan international du président sortant n’a pas beaucoup pesé dans la balance. C’est avant tout la mauvaise conjoncture économique aux États-Unis que les électeurs avaient en tête en remplissant leur bulletin de vote dans l’urne.
Le syndrome de la guerre du Golfe
En 1990 et 1991, l’économie américaine est tombée en récession. Selon une analyse de la Réserve fédérale de San Francisco publiée en 1993, plusieurs facteurs expliquent la contraction du produit intérieur brut (PIB):
la perte de confiance des consommateurs ;
l’accumulation de dettes dans les années 1980 ;
la crise du crédit (Savings and Loan) ;
la hausse du prix de l’essence après l’invasion du Koweït en août 1990 ;
la politique monétaire de la banque centrale pour réduire l’inflation.
«C’est l’économie, stupide!» Aux États-Unis, l’économie est toujours l’enjeu fondamental des campagnes, que ce soit pour la présidence, un poste de gouverneur ou gagner un siège au Sénat ou à la Chambre des représentants à Washington.
C’est pourquoi la guerre en Iran représente un risque immense pour Donald Trump en prévision des élections de mi-mandat.
En fait, qu’Israël et les États-Unis gagnent ou non cette guerre importe peu si la conjoncture économique se détériore et que l’Américain moyen paie plus cher son gallon d’essence pour faire le plein à la station-service.
Les électeurs sanctionneront les républicains. Et le rejet des troupes de Donald Trump pourrait être encore plus grand si les États-Unis s’enlisaient dans une longue guerre, sans être en mesure de crier victoire.
Et, une semaine après l’attaque contre l’Iran, fore est de constater que les données sur les prix de l’essence à la pompe aux États-Unis n’augurent rien de bon pour le locataire de la Maison-Blanche.
Ce jeudi, la chaîne américaine CBS News rapportait que les consommateurs payaient désormais environ 26 cents américains (¢US) de plus par gallon d’essence qu’il y a une semaine, selon les nouvelles données de l’application GasBuddy.
Jeudi matin, le prix moyen de l’essence était de 3,246$US le gallon, ce qui représente le plus haut niveau depuis avril 2025. Patrick De Haan, expert pétrolier chez GasBuddy, affirme que cette hausse représente une «augmentation hebdomadaire exceptionnellement forte».
Mercredi, le quotidien USA Today soulignait pour sa part que les prix de l’essence étaient déjà à la hausse avant le déclenchement de la guerre en Iran. Par conséquent, à l’approche de l’été, certains automobilistes interviewés par le journal s’inquiétaient désormais de l’aggravation de la situation avec l’escalade du conflit iranien.
Trump minimise la hausse des prix de l’essence
Dans une entrevue à l’agence de presse Reuters, le président Trump a déclaré qu’il n’est pas inquiet de l’augmentation du prix de l’essence provoquée par la guerre en Iran.
«Cela ne m’inquiète pas du tout», a-t-il déclaré, interrogé sur la hausse des prix à la pompe.
«Les prix baisseront très rapidement une fois la crise terminée, et s’ils remontent, tant pis, mais la situation actuelle est bien plus importante qu’une légère augmentation du prix de l’essence», a-t-il ajouté.
L’américain moyen — déjà affecté par l’imposition des tarifs douaniers pour acheter une maison, magasiner ou faire l’épicerie — ne fera pas la même lecture de la situation. Si le prix à la pompe demeure élevé, il devra couper dans ses dépenses ou s’endetter.
Rien de très motivant pour voter pour le représentant local et le sénateur de l’État.
Certes, les États-Unis disposent de leviers pour réduire la pression sur les prix mondiaux du pétrole.
Premièrement, la marine américaine peut escorter les pétroliers qui veulent essayer de franchir le détroit d’Ormuz, à l’entrée du golfe Persique, où transite environ 20% de la production mondiale de pétrole.
Reste à voir si les exploitants de ces navires voudront prendre un tel risque tant que la guerre ne sera pas terminée — si du reste elle se termine dans un avenir prévisible.
Deuxièmement, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis — les deux principaux swings producers, comme on dit dans l’industrie pétrolière — peuvent augmenter leur production afin d’accroître l’offre mondiale.
À terme, cela réduirait le prix du baril de pétrole et par conséquent le coût pour faire le plein d’essence aux États-Unis.
Troisièmement, les États-Unis peuvent puiser dans leur réserve stratégique de pétrole, créée en 1975 à la suite du premier choc pétrolier en 1973. En date du 27 février, la réserve comptait 415,4 millions de barils.
Washington pourrait ainsi augmenter l’offre mondiale dans l’espoir de réduire les prix du pétrole et de l’essence.
En revanche, rien ne garantit que l’une de ces trois stratégies, voire une combinaison des trois, donne des résultats concrets, d’autant plus si la guerre en Iran n’est pas encore terminée en novembre.
Et même si les prix baissent, les électeurs américains oublieront-ils dans l’urne cet épisode inflationniste qui leur aura vidé leurs poches?
