Perdre gros: la seule vraie école des entrepreneurs
EXPERT INVITÉ. On parle beaucoup de succès en affaires, mais beaucoup moins de ce qu’il en coûte réellement.
Derrière chaque entreprise qui fonctionne, il y a presque toujours une série de décisions imparfaites, de risques mal calibrés et, parfois, des pertes importantes. Des vraies.
J’ai personnellement perdu beaucoup d’argent dans ma vie.
Pas des petites erreurs marginales. De vraies pertes. Le genre qui vous oblige à vous arrêter quelques secondes pour encaisser la réalité. Et chaque fois, la conclusion était la même: c’était de ma faute.
J’ai perdu suffisamment pour devoir passer par une faillite. Repartir de zéro. Vraiment zéro.
Pour plusieurs, ça aurait été la fin. Pour moi, ça a été un point de bascule.
Un ami m’a déjà posé une question qui résume bien l’expérience: «Dominic, comment tu fais pour perdre autant d’argent et te lever le lendemain?»
Sur le moment, je n’avais pas de réponse claire.
Avec le recul, j’en ai une.
Ce que coûte vraiment une perte
On a tendance à réduire l’argent à un chiffre.
En réalité, c’est du temps. Des sacrifices. Des risques accumulés pendant des années. Quand cet argent disparaît, ce n’est pas seulement un montant qu’on perd. C’est une partie de ce qu’on a construit.
La dernière fois que ça m’est arrivé, je me suis senti vidé. Mentalement, plus que financièrement.
Comme plusieurs entrepreneurs après un revers, j’ai douté. Remis en question mes décisions. Et, pendant un moment, ma légitimité.
C’est un passage que peu de gens montrent, mais que beaucoup vivent.
Avec le recul, je réalise que cette période a probablement été l’un des investissements les plus rentables de ma carrière. Parce qu’elle m’a forcé à voir ce que je ne voulais pas voir et me préparer pour ma prochaine aventure entrepreneuriale.
Le vrai problème: on ne comprend pas le risque
Chaque perte importante a un point commun: le risque était mal compris.
Pas inexistant. Mal compris.
Dans la majorité des cas, les signaux étaient là. Cependant, ils étaient ignorés, minimisés ou rationalisés. L’ego fait très bien ce travail-là. Quand les choses vont bien, on commence tranquillement à croire qu’on contrôle plus qu’on ne contrôle réellement.
C’est là que les décisions deviennent dangereuses.
Le risque ne disparaît jamais. Il devient simplement invisible pour ceux qui ne veulent plus le voir.
Un entrepreneur expérimenté n’est pas celui qui évite le risque. C’est celui qui est capable de le nommer clairement, même quand ça dérange. Et qui construit en conséquence.
La réalité que personne ne veut entendre sur le succès
Il y a du faux succès partout. Des gourous, des promesses de richesse rapide, des mises en scène bien rodées. Des gens debout à côté de voitures de luxe en train de vendre un mode de vie.
Soyons clairs: une grande partie de ce que vous voyez n’est pas réelle. On vous montre les résultats, jamais le contexte. Jamais le risque. Jamais les pertes. Et pourtant, c’est précisément là que se trouve la vérité.
L’auteur à succès Morgan Housel le résume très bien: le succès n’est réel que lorsqu’il a survécu à une épreuve. Avant ça, il est presque impossible de distinguer la compétence de la chance. Parce que la chance se déguise très bien en talent. Tant que tout va bien, tout le monde a l’air brillant. C’est quand ça brasse que les écarts apparaissent.
La vraie mesure du succès n’est pas la vitesse à laquelle quelqu’un monte, mais sa capacité à rester debout quand ça casse. Beaucoup de modèles qu’on admire ont simplement été au bon endroit au bon moment, ou ont bénéficié de conditions impossibles à reproduire. Certains ont surtout construit une image.
Le problème, c’est qu’on tente de copier ça. Mais on ne peut pas reproduire un succès qui n’est pas solide. Et encore moins un succès qui n’est pas réel.
Ce que j’ai appris à regarder chez les entrepreneurs
Avec le temps, et surtout après avoir moi-même passé par une faillite, j’ai complètement changé ma façon d’évaluer le succès. Avant, je regardais ce que les gens avaient construit. Aujourd’hui, je regarde surtout ce qu’ils ont traversé.
Parce que bâtir quand tout va bien, ce n’est pas si difficile. Mais quand tout casse, quand les erreurs vous rattrapent, que l’argent disparaît et que le marché tourne, là, on découvre la vraie capacité d’un entrepreneur.
Après ma faillite, j’ai compris quelque chose d’essentiel: quand tu perds tout, il ne te reste plus d’illusions. Tu es forcé de voir la réalité telle qu’elle est. Et c’est exactement là que tu apprends vraiment. Tu comprends ce qui fonctionnait… et surtout ce qui ne fonctionnait pas.
C’est pour ça que les meilleurs entrepreneurs que j’ai côtoyés au fil des années avaient presque tous des cicatrices importantes. Des pertes, des échecs, parfois des faillites. Et souvent, c’est précisément ces moments-là qui ont marqué un tournant dans leur trajectoire. Ils étaient devenus plus lucides, plus disciplinés et surtout beaucoup plus conscients des risques réels.
C’est d’ailleurs ce que les grands fonds d’investissement comprennent très bien, surtout aux États-Unis. Là-bas, un entrepreneur qui a échoué et qui est capable d’expliquer ce qu’il a appris devient souvent plus crédible. Il a été testé. Il a déjà vécu les pires scénarios. Il sait ce que ça coûte de se tromper.
Malheureusement, au Québec, on est encore loin de cette mentalité. Ici, une faillite colle à la peau. On juge rapidement, on étiquette, et on oublie que l’échec est souvent la meilleure école.
Le problème, c’est qu’on valorise parfois des parcours qui n’ont jamais été testés.
Et en affaires, ne pas avoir été testé, ce n’est pas une force. C’est un risque.
Quand vous perdez beaucoup, vraiment beaucoup, vous vous retrouvez face à une décision. Pas une décision théorique, mais une vraie, brutale: est-ce que vous arrêtez ou est-ce que vous repartez.
Pour plusieurs, une faillite est une fin. Une conclusion logique. Une preuve qu’ils ne sont pas faits pour ça. Et honnêtement, c’est compréhensible. Le choc est réel.
Pour moi, ça a été un redémarrage.
Ce qui distingue les entrepreneurs qui s’en sortent de ceux qui abandonnent, ce n’est pas l’intensité de la chute. C’est leur capacité à repartir, rapidement et lucidement. Pas dans le déni, pas en effaçant ce qui s’est passé, mais en étant capable d’en tirer les bonnes leçons… et d’avancer.
S’attarder sur ce qu’on ne contrôle plus n’a aucune valeur. Ce n’est pas de la réflexion stratégique, c’est une perte d’énergie déguisée. Ce qui compte, ce n’est pas ce qui s’est passé. C’est ce que vous faites ensuite.
La vitesse à laquelle vous êtes capable de vous relever devient alors une compétence stratégique. Et dans bien des cas, elle vaut beaucoup plus que votre capacité à éviter les erreurs.
Perdre de l’argent fait partie du parcours entrepreneurial.
Parfois, perdre beaucoup. Parfois, tout perdre.
Ce n’est ni souhaitable ni glorieux. Mais c’est souvent révélateur. Parce que la perte vous enlève vos illusions. Elle vous force à voir clair. Elle développe une lucidité que peu de gens acquièrent sans passer par là.
Et cette lucidité devient un avantage.
Le succès ne se construit pas uniquement avec ce que l’on gagne. Il se construit aussi, et souvent surtout, avec ce que l’on a été capable de perdre… et de reconstruire.
