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On a confondu santé mentale et peur de l’effort

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19.02.2026

EXPERT INVITÉ. Je vais probablement surprendre plusieurs personnes en écrivant ce texte.

Depuis des années, je parle de santé mentale. Je le fais ouvertement et je l’assume. Je répète qu’il faut travailler fort, oui, mais intelligemment. Je dénonce les organisations qui brûlent leurs gens, les gestionnaires qui confondent performance et épuisement, et les environnements où la fatigue devient un symbole de statut.

Je ne me suis jamais reconnu dans la glorification du surmenage.

Mais aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on utilise un peu cela pour justifier ce que j’appellerais de la médiocrité confortable.

On est entré dans une époque où l’effort est suspect. Où travailler de longues heures devient automatiquement «toxique». Où l’ambition est rapidement étiquetée «malsaine». Où dire «je veux travailler plus fort que tout le monde» est immédiatement associé à l’abus, à l’exploitation ou à un problème personnel à régler.

Le résultat est simple: beaucoup de gens ne se sont pas remis d’une culture malsaine. Ils ont simplement trouvé, dans la réaction inverse, une permission d’arrêter d’essayer très fort.

Quand l’équilibre devient un bouclier

Le langage de l’autoprotection sonne noble. Et souvent, il l’est.

«Je priorise ma santé mentale.»«Je ne veux pas que le travail me définisse.»«Je mets des limites.»

Ces phrases peuvent être saines. Elles peuvent aussi être du camouflage.

Il est aujourd’hui socialement plus sécuritaire de dire «je protège mon énergie» que d’admettre «je n’ai pas envie de faire les choses difficiles, de façon constante, sur une longue période». On a transformé la notion de limites en justification universelle: une courbe d’apprentissage exigeante? Une limite. Une livraison importante qui demande exceptionnellement un effort de plus? Une limite. Se tenir à ses propres objectifs? Risque d’épuisement.

Et quelque part dans tout ça, on a cessé de distinguer deux réalités radicalement différentes:

Être exploité par une organisation qui vous remplacera sans hésiter si vous ne travaillez pas à vous rendre malade.

Vous imposez volontairement un standard élevé parce que vous voulez bâtir quelque chose de sérieux.

La première est toxique. La deuxième est le prix de toute ambition réelle.

Mettre les deux dans le même panier, c’est non seulement injuste… c’est aussi une façon très élégante de se trouver une excuse.

L’inconfort n’est pas un traumatisme

Presque tout ce qui vaut la peine dans la vie comporte un côté plus difficile.

Apprendre à programmer. Maîtriser la vente. Développer une expertise technique. Écrire chaque jour. Construire un produit à partir de rien. Rien de tout ça n’est équilibré sur le moment. C’est répétitif, lent, parfois ingrat. Et souvent, c’est solitaire.

La culture du surmenage a romancé cet inconfort en le transformant en spectacle: «regarde-moi souffrir, donc je suis important». La réaction actuelle, elle, a tendance à pathologiser l’inconfort: si c’est difficile, c’est forcément mauvais pour vous.

Or, l’inconfort n’est pas automatiquement un traumatisme. Parfois, c’est simplement le prix de la progression.

Vous ne pouvez pas contourner la pratique délibérée par le «soin de soi». Vous ne pouvez pas éviter la concentration profonde au nom des limites. Et vous ne pouvez pas «protéger votre énergie» tout en espérant des résultats exceptionnels si ce que vous protégez réellement, c’est votre zone de confort.

Je suis un ambassadeur du concept de protéger sa santé mentale, mais c’est aussi important de dire la vérité: grandir n’a jamais été confortable. Sinon, ça s’appellerait «rester pareil».

C’est rendu mal vu d’être ambitieux

Il existe maintenant une pénalité sociale discrète pour ceux qui tiennent trop à ce qu’ils font.

Dites que vous êtes prêt à travailler les soirs pendant un an pour lancer quelque chose d’important. On ne vous demande pas ce que vous construisez. On vous demande plutôt si vous allez bien.

Dites que vous êtes prêt à réduire vos sorties pendant une période pour atteindre un objectif personnel ou financier. Au lieu de l’admiration, vous recevez de l’inquiétude. Ou pire, des commentaires du genre: « Ouin… faut quand même vivre».

Comme si «vivre» voulait dire ne jamais se dépasser.

On confond intensité et détresse. Et cette confusion arrange parfaitement ceux qui n’avaient jamais vraiment l’intention de se dépasser. Ils peuvent se placer sur le piédestal moral de «l’équilibre» tout en nourrissant un ressentiment silencieux envers ceux dont les résultats exposent leur propre inertie.

Pendant ce temps, ceux qui sont réellement prêts à s’investir apprennent à le cacher. Ils minimisent leurs efforts. En surface, ça semble plus sain. En profondeur, ça crée une culture étrange: des standards élevés existent, mais seulement en secret. On veut les résultats sans assumer le travail.

Concentration et discipline gagnent encore

Faites un exercice simple: éloignez-vous des réseaux sociaux et regardez les gens qui livrent réellement. Ceux qui construisent, qui créent, qui accumulent des résultats sur dix ans. Ceux qui traversent les crises, les pivots, les cycles économiques et qui finissent par bâtir quelque chose de solide.

Ils travaillent encore fort. Ils se concentrent encore longtemps. Ils traversent encore des moments déséquilibrés où le projet passe en premier.

Ils dorment peut-être davantage que les caricatures d’autrefois. Ils planifient mieux leurs phases de récupération. Mais les fondamentaux n’ont pas changé:

Ils disent non à des distractions que d’autres acceptent sans réfléchir.

Ils restent concentrés sur un projet pendant des années pendant que d’autres changent de direction tous les trois mois.

Ils se présentent les jours où ce n’est ni agréable, ni inspirant, ni valorisant.

Vous ne voyez pas la discipline dans un instantané. Vous la voyez dans la durée. Et au moment où elle devient visible, le travail est déjà fait. Les effets cumulatifs sont déjà enclenchés.

De l’extérieur, ça ressemble à de la chance, du génie, du privilège. De l’intérieur, ça ressemble surtout à une succession de journées où la personne a travaillé pendant que d’autres expliquaient que «le travail n’est pas tout». Les deux peuvent être vrais. Mais un des deux produit des résultats.

Le vrai risque: surcorriger vers la médiocrité confortable

Le véritable danger de la réaction contre le surmenage n’est pas que certains fondateurs se sentent coupables de travailler fort.

Le danger, c’est qu’une génération entière arrondisse ses ambitions pour paraître émotionnellement équilibrée.

Si votre objectif est de bâtir une entreprise sérieuse, d’atteindre l’indépendance financière plus tôt, ou de devenir réellement excellent dans une compétence, un effort «standard» ne suffira pas.

Un effort standard produit des résultats standards.

Ça ne veut pas dire sacrifier votre santé, vos relations ou votre stabilité. Ça veut dire accepter des compromis temporaires. Parce qu’on ne peut pas tout avoir en même temps, tout le temps. Même les gens les plus «équilibrés» sur la planète doivent choisir. Et ce choix est rarement populaire.

Vous devrez sacrifier du confort. Du divertissement. Le sentiment d’être toujours à jour. Et parfois l’approbation de ceux qui préfèrent l’ambiance aux standards.

On a présenté ces compromis comme moralement condamnables. Ils ne le sont pas. Ils sont simplement difficiles. Et c’est précisément pour ça qu’ils créent un avantage.

Bref, choisissez votre camp

Personne ne vous demande de revenir à l’époque où l’épuisement était une médaille. Ce modèle était malsain et méritait d’être remis en question.

Mais remplacer l’excès par le confort permanent n’est pas une solution. C’est un autre extrême.

Le vrai danger aujourd’hui, ce n’est plus le surmenage glorifié.C’est la médiocrité confortable.

Cette zone tiède où l’on parle beaucoup d’équilibre, où l’on protège son énergie… mais où l’on évite surtout l’effort soutenu. C’est socialement valorisé. C’est rassurant. Et ça produit des résultats parfaitement moyens.

Si vous voulez des résultats moyens, faites comme tout le monde.Si vous voulez bâtir quelque chose de sérieux, vous devrez accepter une dose d’inconfort.

Pas un inconfort subi. Un inconfort choisi. Stratégique. Temporaire. Aligné.

La maturité entrepreneuriale, ce n’est ni l’épuisement ni la fragilité. C’est savoir quand pousser. Savoir quand récupérer. Et surtout, assumer le niveau d’exigence que vos ambitions demandent.

La discipline et la concentration gagnent encore. Elles sont simplement devenues moins populaires.

Et en affaires, ce qui est moins populaire — mais exécuté avec constance — finit presque toujours par créer l’avantage.


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