L’histoire du juge qui se fit enterrer dans son lit
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Cabinet de curiosités
Expert de Rabelais et des cervelas-moutarde, notre chroniqueur nous plonge dans les plis de l'histoire culturelle.
Retrouvez ses chroniques.
De Gabriel Peignot (1767-1849), le lexicographe Larousse a dit: «Cet érudit spirituel et gai, laborieux et désintéressé, a composé une quantité innombrable de petits écrits, la plupart tirés à petit nombre, et fort recherchés des curieux; ils traitent de particularités piquantes ou peu connues.»
On confirme: on doit à ce bibliophile un peu maniaque quantité d’ouvrages qui brillent d’un éclat particulier: un Dictionnaire critique, littéraire et bibliographique des principaux livres condamnés au feu, un Essai de curiosités bibliographiques, ou encore un Traité du choix des livres.
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En 1829, c’est un Choix de testamens anciens et modernes, remarquables par leur importance, leur singularité, ou leur bizarrerie que Peignot fait publier chez Lagier & Renouard. C’est un florilège de dernières volontés, fictives pour certaines (le bibliophile reproduit par exemple un testament de Rabelais, mais en précisant bien qu’il s’agit d’un faux), données comme vraies pour d’autres – Jules César, Charlemagne, Christophe Colomb, Louis XVI, Marie-Antoinette… et même le Neuchâtelois David de Pury (ici orthographié David Purry), dont on a récemment reparlé pour son rôle dans le commerce des esclaves.
Le testament peut-être le plus étonnant se trouve dans le tome 2. C’est celui de M. Helloin, juge de paix à Caen, qui mourut l’année précédant la parution du livre de Peignot. Ce dernier écrit, en préambule: «[…] il est peu d’hommes qui aient poussé plus loin que feu M. Helloin […] l’amour du repos et presque de l’immobilité; et comme le lit est le meuble le plus propre à favoriser ce genre de quiétisme physique, M. Helloin le quittait rarement.»
La justice est aveugle, dit-on, et le juge Helloin avait pour habitude de fermer les yeux – «[…] il rendait ses arrêts la tête sur l’oreiller et le corps mollement étendu, dans la position horisontale si favorable à son goût pour ce que l’on appelle la paresse». Une narcolepsie plus ou moins feinte qui le poursuivit jusqu’à son dernier souffle, écrit Peignot: «[…] son acte de dernière volonté a porté la clause expresse qu’il voulait être enterré la nuit dans le lit et dans la position où la mort l’aura surpris, c’est-à-dire avec sa couche, son matelas, ses draps, son oreiller et tout ce qui compose son lit.»
Ainsi fut fait: après son trépas, on creusa une énorme fosse, dans laquelle on glissa le défunt et son plumard. Le juge Helloin dormait désormais du sommeil éternel du juste.
Le Temps publie des chroniques, rédigées par des membres de la rédaction ou des personnes extérieures, ainsi que des opinions et tribunes, proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Ces textes reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du média.
