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Trop de choix tue le désir : le faux paradoxe darwinien de la « récession sexuelle »

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Allez, prenez quelques secondes pour vous arrêter devant un tableau. La Dame de Shalott, du peintre préraphaélite John William Waterhouse, compte parmi les œuvres les plus populaires de la Tate Britain. Mais peu de visiteurs connaissent l’étrange histoire – curieusement actuelle – qu’il raconte. Inspirée du poème éponyme de Tennyson, la scène rassemble quelques-unes des grandes obsessions victoriennes : de ravissantes jeunes femmes tuberculeuses glissant vers leur tombeau aquatique dans des paysages enchantés.

Mais pourquoi Elaine d’Astolat, autre nom de notre héroïne, est-elle en train de mourir ? (Regardez les trois bougies : elles symbolisent sa vie, et deux sont déjà éteintes.) Et que diable vient faire ce vieux tapis dans sa barque ?

Tout commence par une malédiction. Elaine n’a pas le droit de regarder le monde en face. Un sortilège la condamne à ne le contempler qu’à travers un miroir placé devant la fenêtre de sa tour – car à toute bonne histoire sa tour, évidemment. Depuis toujours, la voilà qui occupe ses journées à une immense tapisserie où elle brode les scènes qui s’y reflètent. Ce qui explique le fameux tapis qu’elle emporte dans sa barque.

Jusqu’au jour où surgit l’irrésistible sire Lancelot, probablement entre deux entreprises de sabotage du mariage du roi Arthur et de la reine Guenièvre – ouch, un véritable danger public sur le plan sentimental, celui-là. Sous le charme, Elaine commet l’irréparable : elle regarde par la fenêtre. Pour la première fois, elle ose affronter le monde sans l’intermédiaire de son miroir. Aussitôt, celui-ci vole en éclats… et la malédiction la rattrape.

Nous voilà face à une femme tragiquement coupée du monde, prisonnière d’une réalité de seconde main, si peu préparée à la vraie vie que l’irruption de l’amour suffira à la perdre. Son sort est scellé : elle mourra triste et seule.

D’où une transition, moins incongrue qu’il n’y paraît, vers le grand désert amoureux de notre époque. Un temps où les rencontres se raréfient, le sexe aussi et les bébés, n’en parlons pas.

La bombe démographique a changé de camp

Faites remarquer que, sur plusieurs continents, le taux de fécondité est désormais passé sous le seuil de renouvellement des générations dans la moitié des pays – soit environ 2,1 enfants par femme pour maintenir une population stable –, et on vous servira généralement l’une de ces trois réactions.

Premièrement : nous sommes déjà bien trop nombreux sur Terre.

Deuxièmement : il y a quelques décennies à peine, les experts nous promettaient des famines planétaires, alors il faudrait savoir !

Troisièmement, et c’est la petite dernière en date : s’inquiéter de la dénatalité serait un complot de droite plus ou moins extrême destiné à renvoyer les femmes à leur servitude et à instaurer une dystopie patriarcale à faire pâlir Margaret Atwood.

Premier problème : les êtres humains ont la fâcheuse habitude de mourir. La question n’est donc pas tant de savoir combien de vieillards décrépits peuplent la planète que combien de bébés naissent aujourd’hui pour devenir, demain, les actifs qui financeront leurs soins.

Deuxième problème : confondre une discipline entière avec l’un de ses représentants de troisième zone. Paul Ehrlich – l’écologiste, pas l’immunologiste prix Nobel –, auteur de The Population Bomb, avait essuyé de sévères critiques dès la parution de son livre. Critiques bientôt étouffées, dès lors que la peur de la surpopulation est devenue un cheval de bataille écologiste.

Reste que, dès les années 1970, ses détracteurs avaient souligné que la consommation comptait davantage que le nombre brut d’habitants et qu’Ehrlich faisait l’impasse sur les progrès de la production alimentaire, à commencer par la « révolution verte » de Norman Borlaug. Quant à la place, elle n’a jamais été le problème : on pourrait faire tenir toute la population mondiale au Texas, avec une densité comparable à celle de New York.

La revanche des vieillards

La troisième réaction, enfin, n’est même pas un argument, elle tient de la déclaration d’appartenance tribale. Le véritable enjeu, c’est le rapport entre actifs et retraités. Et ce ratio s’effondre – pas dans les projections des démographes, là, tout de suite, sous nos yeux.

Prenez le Japon. Sa population aura franchi deux fois le cap des 100 millions d’habitants, mais dans des circonstances radicalement différentes. Lors du premier passage, dans les années 1960, le pays comptait neuf actifs pour un retraité. Lorsqu’il repassera sous cette barre, dans les années 2050, il n’en comptera plus que 1,5.

Les fabricants japonais de couches gagnent déjà davantage d’argent avec les protections pour adultes qu’avec les couches pour bébés. Ceux de poussettes se sont reconvertis dans les modèles pour animaux de compagnie. Et un détenu japonais sur cinq est retraité, la plupart de ces personnes âgées commettant de petits délits pour s’assurer un toit et un peu de compagnie. Non, je n’invente rien.

Toujours pas........

© Le Point