David Goodhart : « Face au RN, Andy Burnham pourrait montrer la voie aux politiques français »
À moins de un an de l’élection présidentielle, la victoire du RN en 2027 paraît chaque jour plus plausible. À ceux que rebute cette perspective, on conseille vivement de tourner le regard de l’autre côté de la Manche. Le probable futur Premier ministre britannique, l’ancien maire du Grand Manchester Andy Burnham, pourrait bien leur fournir un exemple éclairant.
Le travailliste, surnommé le « roi du Nord », propose une synthèse politique sans équivalent sous nos latitudes – à part peut-être chez François Ruffin. Ce détracteur du néolibéralisme, favorable à la décentralisation et à la réindustrialisation du pays, plaide aussi pour un contrôle strict de l’immigration.
Un cocktail susceptible de séduire les « Somewhere », pour reprendre le fameux concept développé par l’essayiste britannique David Goodhart dans son livre Les Deux Clans (Les Arènes, 2017) ? Ces citoyens de « quelque part », enracinés et attachés à un mode de vie traditionnel, s’opposent aux « Anywhere » (les gens « de partout »), diplômés, mobiles et à l’aise dans la mondialisation. Au Royaume-Uni, les « Somewhere » se sont pour beaucoup tournés vers Reform UK, la formation nationaliste de Nigel Farage, en tête dans les sondages, alors que des élections législatives sont prévues en 2029. Le prochain locataire du 10 Downing Street réussira-t-il à combler la fracture entre les uns et les autres ? Entretien.
Le Point : Keir Starmer vient de quitter le pouvoir, deux ans seulement après son élection. Son échec tient-il à des erreurs politiques, à son profil d’avocat londonien éloigné des aspirations du pays ou à son incapacité à tisser un lien avec l’opinion ?
David Goodhart : Tout cela à la fois. Il s’explique par le manque de préparation des travaillistes à l’exercice du pouvoir, le coup qu’ils se sont infligés en promettant de ne pas augmenter les principaux impôts, le manque d’autorité de Starmer sur son parti dans la réforme de l’État-providence… et sa vilaine voix (on sous-estime l’importance de la voix en politique !).
Mais cet échec s’inscrit dans un contexte plus large. En réalité, il n’y aurait pas dû avoir de gouvernement travailliste en 2024. Depuis longtemps, avant même le vote du Brexit en 2016, l’essentiel de l’énergie intellectuelle du pays a été consacré à la recherche d’un réalignement politique qui réduirait le rythme du changement culturel et démographique, et libérerait l’État et de nombreux pans de l’économie de la régulation excessive mise en place lors des dernières décennies. Et qui préserve en même temps des services publics bien financés et un soutien social décent pour ceux qui en ont besoin. En d’autres termes, une sorte de conservatisme de gauche avec un soupçon de disruption sur le modèle de Thatcher.
Une option politique qui a vos faveurs ?
Oui, mais pas seulement les miennes. C’était la promesse formulée par la victoire sans appel des conservateurs lors des élections législatives de 2019 : non pas seulement mettre en œuvre le Brexit, et donc interrompre l’immigration pour une décennie ou deux, mais aussi rendre aux responsables politiques le pouvoir qui s’était retrouvé dans les mains des cours de justice et des régulateurs, et remettre à niveau les parties du pays laissées pour compte et désindustrialisées.
C’était un projet cohérent de centre droit, un nouveau conservatisme protecteur des intérêts économiques des électeurs au plus faible niveau de revenus, qui votaient traditionnellement à gauche mais s’étaient droitisés principalement pour des raisons culturelles. C’est aussi, dans les grandes lignes, l’approche adoptée par les partis « populistes décents » [concept désignant un populisme fondé sur un nationalisme et un libéralisme modérés, NDLR] à travers l’Europe, mouvance dans laquelle le RN veut s’inscrire.
La tragédie de la vie politique britannique actuelle, c’est........
