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Richard Dawkins : « C’est très triste à dire, mais le monde est devenu plus hostile à l’examen rationnel »

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15.04.2026

En ce début avril, la publication simultanée de L’Horloger aveugle et du Phénotype étendu de Richard Dawkins* a quelque chose de réjouissant – et d’accablant. Réjouissant, parce qu’elle confirme l’audace et donc l’importance de la jeune maison d’édition à l’origine de ce tour de force, Arpa, qui se spécialise dans la non-fiction internationale et remet à portée du lecteur francophone deux livres majeurs du grand biologiste et vulgarisateur britannique. Accablant, parce qu’il aura fallu attendre si longtemps pour que nous arrive, dans toute sa netteté, l’une des pensées les plus décisives du darwinisme contemporain.

Le premier, paru en 1986, s’attaque au problème central de la complexité organisée : comment expliquer que le vivant donne si puissamment l’impression d’avoir été conçu, alors même qu’aucun concepteur n’est requis ? La réponse, donnée en premier lieu par Darwin et Wallace et portée par Dawkins à son niveau de plus haute clarté, est que la sélection naturelle est un « horloger aveugle » qui ne prévoit rien, ne vise rien, n’a aucun projet, mais produit pourtant, par accumulation lente et quantitative, l’apparence d’un dessein ; que l’évolution n’est pas le triomphe du hasard, mais le seul processus permettant de rendre intelligible l’architecture du vivant.

Le second, publié en 1982, pousse plus loin la révolution du Gène égoïste en nous faisant comprendre que nous nous trompons d’unité – l’organisme – quand nous pensons l’évolution, car les effets des gènes ne s’arrêtent pas aux frontières des corps qui les transportent. Ils peuvent justement s’étendre dans un nid, une toile, un barrage, dans le comportement d’un hôte parasité, bref dans le monde extérieur. C’est tout le sens de l’exhortation de Dawkins à libérer le gène égoïste de « la prison conceptuelle » qu’est l’organisme individuel.

Que ces deux textes paraissent aujourd’hui ensemble en français n’a donc rien d’anecdotique. Certes, on pourra objecter que L’Horloger aveugle avait déjà été traduit en 1999, chez Robert Laffont. Mais, outre que cette édition était épuisée depuis belle lurette, Le Phénotype étendu, lui, n’avait jamais existé en français alors qu’il est peut-être l’ouvrage de référence de Dawkins. Plus profondément, ni l’un ni l’autre n’avaient réellement trouvé en France la place intellectuelle qui leur revient. Ce retard dit quelque chose du rapport compliqué de la France au darwinisme : sa difficulté, persistante, à regarder en face une théorie qui n’humilie pas seulement nos croyances, mais aussi nos intuitions les plus spontanées – notre goût de la finalité, notre besoin d’un centre, notre tendance à voir partout des projets plutôt que des effets de sélection et d’un dialogue réciproque et permanent entre le vivant et son environnement.

L’autre problème, c’est que nous avons importé plus vite les polémiques suscitées ou justifiées par Dawkins que ses idées elles-mêmes. On aura davantage lu en lui le pourfendeur de la religion et des monothéismes que le grand théoricien et passeur du paradigme darwinien ; davantage commenté ses prises de position dans les guerres culturelles – comme, ces dernières années, son glissement du côté du « camp du mal » avec son obstination à affirmer la réalité du sexe biologique et sa binarité mâle/femelle – que perçu son génie intellectuel tel qu’il se déploie dans l’architecture de son œuvre. En somme, davantage retenu le personnage de scandale que l’écrivain scientifique de premier ordre.

Ce qui est aussi révélateur que regrettable. Car Dawkins n’est pas seulement un polémiste, il est aussi et surtout de ceux qui rappellent, avec un courage devenu rare, que certaines vérités ne cessent pas de l’être parce qu’elles deviennent « politiquement » gênantes, et qu’interdire certaines questions n’a jamais fait progresser l’intelligence. Que brouiller les faits au nom d’une cause, fût-elle jugée juste et noble, reste une mutilation de la pensée.

Dans cet entretien exclusif au Point, Richard Dawkins, 85 ans, revient sur le cœur de son œuvre, sur les contresens qui entourent........

© Le Point