Edgar Morin : « Je suis à la fois mystique et rationnel »
«La conscience d’un destin commun de l’humanité, destin fragile et menacé, a retenu toute votre attention, promouvant la nécessité d’une politique de civilisation visant à remettre l’homme au centre et non le pouvoir de l’argent. » C’est ainsi que le pape François avait salué, dans un message, le 2 juillet 2021, Edgar Morin, lors d’une cérémonie organisée à l’Unesco pour honorer le centenaire du sociologue et philosophe. Les deux hommes s’étaient rencontrés au Vatican deux ans auparavant, et l’un comme l’autre s’en souvenaient avec émotion, comme l’avait précisé le pape dans son message à l’Unesco – soulignant « une convergence » avec l’œuvre du penseur.
Le penseur français ne s’était pas converti pour autant à la foi pour un Dieu, quel qu’il soit. Cet esprit jalousement libre s’est toujours défini comme « un incroyant radical ». Celui qui est mort vendredi 29 mai le répétait, arguments à l’appui, dans cette interview de 2024, depuis sa retraite de Marrakech (il partageait sa vie entre le Maroc et Montpellier). À 102 ans – il est né le 8 juillet 1921 à Paris –, Edgar Morin ne lâchait rien. Il publiait le dernier tome de La Méthode, sa grande œuvre construite durant trente années de sa vie, livre de conclusion qui sera intitulé La Méthode de la méthode et qui sera publié aux éditions Actes Sud – « J’y tiens beaucoup », nous précisait-il. Celui qui a théorisé et défendu toute sa vie « la pensée complexe » gardait l’esprit aux aguets, ouvert aux quatre vents, et n’hésitait pas à emprunter des chemins de traverse spirituels, comme on peut le lire ici.
Le Point : Vous avez vécu mille vies, toujours en quête de nouvelles rencontres. Le rapport au sacré a-t-il eu une place dans ce parcours ?
Edgar Morin : Mes parents ne m’ont donné aucun enseignement religieux ni moral. La mort de ma mère quand j’avais 10 ans – j’étais fils unique – m’a rendu quasi nihiliste. J’ai trouvé mes vérités, du reste contradictoires, dans les livres à l’âge de 13-14 ans. La première fut le scepticisme que me procura la lecture d’Anatole France. La seconde, intense, me fut révélée par Crime et Châtiment, de Dostoïevski. J’ai trouvé dans cette œuvre la compassion pour la souffrance, la possibilité d’une rédemption, les complexités de l’être humain, un besoin de foi mais qui n’arrivait pas à me faire croire en une religion révélée. J’ai cru pendant la guerre à la religion de salut terrestre que fut le communisme, dont je me démystifiai ensuite rapidement – par dégoût du procès Rajk en 1949 [communiste hongrois, Laszlo Rajk fut condamné et exécuté au cours d’un procès stalinien pour des « crimes » montés de toutes pièces, NDLR].
« Je ne crois pas en Dieu, mais en son mystère »,........
