Kamel Daoud a lu la « halal romance » : sous l’amour adolescent, le prêche
C’est une histoire, mais aussi un roman présenté comme « halal », c’est-à-dire comme une fiction inscrite dans des normes religieuses dites musulmanes. Nous, malgré tout, publié chez Scrineo et exposé par son autrice LK Imany comme une « halal romance » destinée aux lecteurs de 14 ans et plus, met en scène deux lycéens. Amina, arrivée à Grenoble, veut décrocher son bac et « combattre le racisme et l’islamophobie ». Yahya, son amoureux, rêve de devenir écrivain édité dans une France qui, dit-il, « n’est toujours pas prête à voir grandir un auteur noir musulman qui désire proposer des textes de fiction loin des clichés de quartiers ».
Pourquoi cette « halal romance » mérite-t-elle d’être discutée ? Parce qu’elle semble relever d’une tendance qui présente la laïcité française comme l’un des ressorts d’un héritage raciste et colonial. La narratrice désigne la France comme « ce pays islamophobe qui est le mien ».
Le roman ne constitue évidemment pas l’expression d’un appareil d’État, et le comparer à un régime totalitaire n’aurait pas de sens : une autrice l’a écrit et une maison d’édition l’a publié dans un marché éditorial pluraliste. Il pose toutefois une question littéraire plus générale depuis la montée des totalitarismes et de l’islamisme en France : que devient la fiction lorsqu’elle tend à privilégier une fonction instructive, morale ou identitaire sur l’ambivalence des personnages et des situations ?
Le précédent du réalisme socialiste peut servir ici de point de comparaison même limité. En Union soviétique, le Premier Congrès des écrivains, réuni à Moscou en août 1934 sous l’autorité de Maxime Gorki et d’Andreï Jdanov, officialisa le « réalisme socialiste », ensuite imposé à la production littéraire de l’URSS.
Le terme même est paradoxal : raconter le réel, mais dans le sens de la Révolution, de la transformation et de l’éducation du peuple, c’est dire un autre irréalisme. La différence importe cependant avec cette prétendue nouvelle « Halal romance » : il s’agissait alors d’une doctrine soutenue par un État disposant de moyens de contrainte.
Il ne s’agit donc pas de rapprocher la « Halal romance » de cette histoire, mais de rappeler un risque propre à toute littérature de programme et qui escamote à peine son discours idéologique. Quand le roman devient le véhicule d’une vérité déjà arrêtée (ici l’islam ou l’islamisme), le personnage peut cesser d’être une énigme pour devenir l’illustration d’une norme. Et dans ce « Halal » prétendument........
