Gretchen, la morte qui parlait allemand à travers une ménagère américaine au bout de sa vie
Le texte qui suit est extrait du dernier ouvrage de Jesse Bering, The Incredible Afterlives of Dr. Stevenson (University of Chicago Press). Il retrace la vie et les travaux d’Ian Stevenson, psychiatre à l’université de Virginie, qui consacra plusieurs décennies à étudier scientifiquement l’hypothèse d’une vie après la mort. L’extrait porte sur l’un des cas les plus étranges qu’il ait jamais examinés : celui d’une femme au foyer américaine qui, sous hypnose, s’était mise à parler une langue qu’elle n’avait jamais apprise.
Tout commence dans l’après-midi du 10 mai 1970, à Mount Orab, dans l’Ohio – petite ville somnolente située à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Cincinnati. Ce jour-là, le pasteur méthodiste de la ville, le révérend Carrol E. Jay, qui s’adonnait à l’hypnose en amateur, allait installer son épouse Dolores sur le canapé du salon et la plonger dans un état modifié de conscience. Âgée de quarante-huit ans, mère de quatre enfants et épuisée, Dolores souffrait du dos. De l’avis de son mari, plein de bonnes intentions, l’hypnose avait tout d’une méthode de relaxation parfaitement inoffensive.
Carrol demanda à Dolores si son dos la tourmentait encore.
« Nein », répondit-elle.
Voilà à peu près tout ce que Carrol savait de l’allemand : que nein signifiait « non ». Or, à sa connaissance – et il connaissait Dolores depuis qu’ils avaient tous les deux quatorze ans –, sa femme ne parlait pas davantage cette langue. Ils avaient grandi dans une rude région sidérurgique, aux abords de Clarksburg, en Virginie-Occidentale. Personne autour d’eux ne parlait allemand.
Ils étaient parvenus à l’âge adulte en pleine guerre contre Hitler, si bien que leur lycée n’avait même pas cette langue en option. Dolores avait surtout mené la vie d’une épouse de prédicateur itinérant, séjournant quelque temps en Alabama puis en Virginie avant que le couple ne s’installe dans l’Ohio. Et nous étions en 1970 : elle n’avait évidemment pas pu apprendre l’allemand en cachette à l’aide d’une application sur son iPhone.
Quelques jours plus tard, Carrol plongea de nouveau Dolores, tout aussi perplexe que lui, dans une transe, histoire qu’émerge la personnalité allemande latente qui semblait se cacher en elle. « Ich bin Gretchen » (« Je suis Gretchen »), déclara-t-elle. Au fil des mois suivants, cette « Gretchen » continua de se manifester, en donnant toujours davantage de détails sur elle-même. Carrol, qui avait acheté un dictionnaire allemand-anglais spécialement pour l’occasion, fit de son mieux pour tout suivre.
Ian Stevenson, psychiatre à l’université de Virginie, était en train de discrètement constituer un plaidoyer scientifique en faveur de la réincarnation lorsqu’il entendit parler de cette affaire, à l’automne 1971. Ce qui retint son attention n’était pas l’évocation d’une vie antérieure en elle-même : pour le spécialiste qu’il était, ce type de récit ne valait jamais grand-chose. Sauf que Dolores semblait parler une langue qu’elle n’avait jamais apprise.
Dans la terminologie de Stevenson, il en allait d’un cas de « xénoglossie réactive ». Il ne s’agissait pas simplement de réciter quelques phrases apprises par cœur, mais de soutenir une véritable conversation dans une langue inconnue : répondre à des questions, rectifier une erreur, manifester une compréhension élémentaire de ce qui était dit. Si le phénomène était authentique, alors il était d’une extrême rareté.
Au cours des années suivantes, Stevenson et plusieurs de ses collègues allemands – parmi lesquels le docteur Kurt Kehr, spécialiste des dialectes germaniques à l’université de Marbourg – se rendirent chez les Jay, d’abord dans l’Ohio, puis à Elkton, la petite ville de Virginie où la famille avait déménagé, pour tenter de s’entretenir directement avec Gretchen. À une occasion, les Jay firent une heure de route jusqu’aux bureaux de Stevenson, à l’université de Virginie. Les transcriptions de ces séances représentent quelque 346 pages.
En voici quelques extraits. C.J. désigne Carrol Jay, I.S. Ian Stevenson, K.K. le docteur Kehr et S le « sujet » – Dolores, ou la part de Dolores qui s’exprimait :
C.J. : Dis-moi exactement où tu vis.
S : Leb in Eberswalde. ([Je] vis à Eberswalde.)
C.J. : Avec........
